Les islamistes à leur tour dans la rue en Tunisie

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MANIFESTATION DES ISLAMISTES À TUNIS
MANIFESTATION DES ISLAMISTES À TUNIS

par Tarek Amara et Alistair Lyon

TUNIS (Reuters) - Les islamistes sont descendus samedi à leur tour dans la rue à Tunis au lendemain des obsèques de l'opposant laïque Chokri Belaïd, dont l'assassinat a provoqué une onde de choc dans le "berceau" du printemps arabe.

Quelque 6.000 partisans d'Ennahda, le parti islamiste au pouvoir depuis l'avènement de la "révolution de jasmin" de janvier 2011 et les élections, se sont rassemblés pour manifester leur soutien à Rached Ghannouchi.

Le président d'Ennahda avait été la cible, la veille, de slogans hostiles lors des obsèques de Chokri Belaïd, qui ont rassemblé la plus grande foule depuis 2011 et le renversement de l'autocrate Zine ben Ali.

"Le peuple veut de nouveau Ennahda !", scandaient les islamistes, brandissant des drapeaux tunisiens et l'emblème du parti en marchant sur le ministère de l'Intérieur en empruntant l'avenue Habib Bourguiba, la plus grande artère de la capitale.

"Nous sommes venus pour soutenir la légitimité mais si vous préférez le pouvoir de la rue, regardez la rue aujourd'hui, ce pouvoir, nous l'avons", a déclaré à la foule Lofti Zitoun, un responsable d'Ennahda.

La démonstration de force des islamistes était toutefois éclipsée en importance par la marée humaine qui a déferlé la veille dans la capitale et les autres villes du pays pour rendre hommage à Chokri Belaïd et dénoncer le gouvernement dominé par les islamistes.

L'assassinat de cette figure du mouvement laïc, perpétré mercredi devant son domicile par un homme seul qui a pris la fuite à moto, n'a pas été revendiqué. Sa famille a toutefois pointé du doigt la responsabilité d'Ennahda, qui a nié toute implication.

Après la mort de l'opposant, le Premier ministre, Hamadi Jebali, secrétaire général d'Ennahda, a proposé de dissoudre le gouvernement et de nommer une équipe de technocrates en attendant la tenue d'élections.

Cette offre, qui a pris de court l'ensemble de la classe politique qui n'avait pas été consultée au préalable, a été désavouée par le propre parti du Premier ministre.

"FRANCE, DÉGAGE"

La transition politique s'est révélée relativement moins chaotique en Tunisie que dans d'autres pays comme la Libye et l'Egypte touchés par le "printemps arabe" mais les tensions se sont exacerbées depuis la victoire électorale des islamistes, accusés par les révolutionnaires et les libéraux de rogner petit à petit sur des libertés chèrement acquises.

"Nous avons gagné des choses - la liberté d'expression, la liberté de réunion, de former des organisations, des partis, de travailler à découvert", a déclaré à Reuters Radhi Nasraoui, militante de longue date des droits de l'homme. "Le problème est que ces libertés restent menacées et qu'ils (les islamistes) tentent de s'attaquer aux acquis des femmes."

Des mouvements laïques reprochent notamment au gouvernement la mollesse de sa réaction face aux groupes salafistes, partisans d'un islam des origines et qui s'attaquent depuis plusieurs mois aux lieux de culture et de divertissement (salles de cinéma et de théâtre, cafés, ...) et à des particuliers.

La Tunisie, ancien protectorat français, est l'un des pays arabes où le statut d'émancipation de la femme est le plus développé grâce à l'action de Habib Bourguiba, qui a régné de 1957 à 1987.

Par mesure de précaution, la France a fermé vendredi et samedi ses établissements scolaires et conseillé à ses ressortissants d'éviter les endroits à risques à Tunis.

Samedi, des manifestants islamistes ont brandi une inscription "Dégage" sur fond de drapeau tricolore en réponse à des propos tenus la veille par le ministre français de l'Intérieur, Manuel Valls.

La France doit "soutenir les démocrates" en Tunisie pour que les "valeurs de la 'révolution du jasmin' ne soient pas trahies", avait dit le ministre français sur Europe 1 après l'assassinat de Chokri Belaïd.

"Il y a un fascisme islamique qui monte un peu partout et cet obscurantisme (...) doit être évidemment condamné (...), puisqu'on nie cet État de droit, cette démocratie pour lesquels les peuples libyens, tunisiens, égyptiens se sont battus", avait-il mis en garde.

Le chef de la diplomatie tunisienne, Rafik Abdelssalem, a qualifié ces propos d'"inquiétants et inamicaux".

Jean-Loup Fiévet pour le service français

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