Les grands perdants se préparent pour un troisième tour

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Les grands perdants se préparent pour un troisième tour
Les grands perdants se préparent pour un troisième tour

par Yves Clarisse

PARIS (Reuters) - La campagne pour le premier tour de la présidentielle s'achève en France où, pour la première fois depuis les débuts de la Ve République, les trois grands perdants pourraient jouer un rôle fondamental dans la recomposition du paysage politique.

Sauf fiasco collectif de tous les instituts de sondage, les deux finalistes sont connus: le second tour opposera François Hollande et Nicolas Sarkozy, même si le véritable vainqueur pourrait être l'abstention, prévue à environ 30%.

Si les deux hommes sont annoncés au coude à coude dimanche, le candidat socialiste est donné vainqueur le 6 mai avec un écart énorme allant de 7 points (53,5%-46,5%) pour Ifop à 14 points (57%-43%) pour BVA.

Un score digne du général de Gaulle, qui avait obtenu 55,20% des suffrages face à François Mitterrand en 1965, ou de François Mitterrand, réélu en 1988 avec 54,01% des suffrages contre Jacques Chirac, dans des conditions "classiques", c'est-à-dire exception faite de la victoire de ce dernier contre Jean-Marie Le Pen en 2002 avec 82,21% des voix.

Même si l'écart devrait être plus réduit dans un peu plus de deux semaines, les socialistes ne doutent pas de leur triomphe et la principale préoccupation de François Hollande est d'éviter la démobilisation provoquée par sa victoire annoncée et d'arrêter la musique du bal des prétendants à un maroquin.

Mais il lui est néanmoins difficile de ne pas céder à une certaine euphorie devant des milliers de personnes, comme lors de son dernier grand meeting de campagne, jeudi soir à Bordeaux.

"Elle arrive, la vague. Elle est haute, la vague, elle est puissante, la vague et il va la prendre de face, la vague", a lancé le candidat à l'adresse de Nicolas Sarkozy.

"Il serait temps de donner à la France un successeur à François Mitterrand", a dit celui qui a pris pour référence dans la campagne le seul président socialiste de la Ve République.

DES "SURPRISES" ?

Après un quinquennat marqué par une grave crise économique, des menaces sur l'euro et une montée du chômage, le président sortant, véritable animal politique qui se bat dos au mur, veut croire en ses chances malgré ces sombres augures.

"La France n'a pas droit à l'erreur", a-t-il dit vendredi sur RTL, se présentant comme pendant toute la campagne comme le seul en mesure de protéger les Français dans la tourmente économique grâce à son expérience des crises.

Promettant des "surprises" qui feront mentir les sondages, il affirme que l'élection de François Hollande, présenté comme un socialiste "drogué" à la dépense publique, mettrait en danger la France et, plus largement, toute la zone euro.

Mais même son camp ne le croit plus capable de renverser la vapeur entre les deux tours.

"Il n'y a plus grand-chose à faire, à moins d'un miracle", souligne un député UMP, tandis qu'un membre du gouvernement estime que, d'ores et déjà, "les dés sont jetés".

Les analystes abondent dans le même sens et estiment que seul un choc de grande ampleur pourrait rebattre les cartes.

"Il faudrait que la campagne soit marquée par un événement majeur, international par exemple, mais ça n'en prend pas le chemin", dit Jean-François Doridot, de l'institut Ipsos.

Dans ce contexte, l'attention se focalise plutôt sur les trois grands perdants annoncés du premier tour: Marine Le Pen à l'extrême droite, Jean-Luc Mélenchon à la "gauche de la gauche" et François Bayrou au centre.

CHAMP DE RUINES

Historiquement, le "troisième" homme de la présidentielle n'a jamais joué un rôle fondamental dans la Ve République.

Raymond Barre en 1988 et Edouard Balladur en 1995 -tous deux devancés à droite par Jacques Chirac, le socialiste Lionel Jospin -éliminé du deuxième tour par Jean-Marie Le Pen en 2002 ainsi que François Bayrou, "troisième homme" en 2007, n'ont pas pu peser dans la vie politique après leur défaite.

En 2012, les choses pourraient être différentes.

Marine Le Pen, à laquelle la plupart des sondeurs prédisent une place sur le podium, pourrait fort faire mieux que son père -16,86% en 2002- et troubler le jeu à droite dans l'hypothèse d'une défaite de Nicolas Sarkozy.

"Il va (...) laisser un champ de ruines, je n'ose imaginer ce que cela va donner, la guerre des chefs épouvantable, etc.", a-t-elle dit jeudi sur France Inter.

La candidate du Front national espère ramasser la mise aux législatives de juin à la tête d'un "Rassemblement Bleu Marine" susceptible d'attirer des élus UMP soucieux de sauver leur siège, en danger en cas de "triangulaires" avec le FN.

Même si le scrutin majoritaire ne lui est guère favorable, Marine Le Pen entend ainsi achever le processus de "respectabilisation" de sa formation qui, grâce à une présence à l'Assemblée nationale pour la première fois depuis 1986, pourrait devenir le socle d'une droite populiste attirant, comme en Autriche, une partie des conservateurs de l'UMP.

"La dédiabolisation a (...) progressé dans le peuple. Il y a un marinisme décomplexé", estime-t-elle.

ILLUSIONS ET FARIBOLES

Jean-Luc Mélenchon, que les sondages créditent de 12 à 15% des voix, veut réussir la même opération à gauche, avec une "mélenchonisation" des esprits.

Véritable surprise de la campagne avec un discours où la Révolution de 1789 le dispute à la Commune de Paris, il appellera certes à voter pour François Hollande pour "virer Sarkozy", ce qu'il appelle le "programme commun" de la gauche.

Mais c'est bien l'un des rares points de convergence entre les deux hommes qui, au-delà d'une inimitié personnelle qui a conduit Jean-Luc Mélenchon à traiter le candidat socialiste de "capitaine de pédalo", ne sont d'accord sur presque rien.

Point central, le candidat du Front de gauche refuse que la France se soumette aux impératifs de réduction des déficits alors que François Hollande en a fait la pierre d'angle de son programme, même s'il demande une renégociation du traité budgétaire européen pour doper la croissance.

Jean-Luc Mélenchon ne se bat pas pour obtenir que le Front de gauche ait des ministres mais pour pousser François Hollande à "gauchiser" sa politique grâce à un score important.

"Allez-y", a-t-il lancé jeudi soir à ses partisans. "Plus vous mettez (de bulletins de vote), plus ils lâcheront, allez."

"La finance l'attaquera lui comme elle a attaqué Sarkozy. Il n'aura alors que deux solutions: résister ou capituler, a-t-il prédit mercredi au quotidien économique Les Echos.

Dans ce contexte, François Bayrou, annoncé à 10% des voix contre 18,57% en 2007, ne semble pas avoir trouvé d'espace pour défendre ses idées, alors qu'il avait été le premier à tirer la sonnette d'alarme sur l'état des finances publiques françaises.

Tout se passe comme si les Français, qui le placent pourtant à un niveau très élevé dans les sondages de popularité, se bouchaient les oreilles quand parle ce Cassandre, comme les alcooliques qui veulent encore prendre un dernier verre -l'image est de Jacques Attali, l'ancien conseiller économique de François Mitterrand reconverti dans les prévisions pessimistes.

"Depuis des semaines et des semaines, on est en train, citoyens et citoyennes, de se moquer de vous: ce sont des illusions et des fariboles qu'on place devant vous", a dit mardi dernier François Bayrou à ses sympathisants.

Paradoxalement, pourtant, il pourrait lui aussi jouer un rôle important dans la recomposition du paysage politique dans la mesure où il est courtisé à la fois par la gauche et par la droite, alors que François Hollande a pris soin de ne pas négocier avec Jean-Luc Mélenchon et que le FN reste à l'écart.

L'homme pourrait être le faiseur de roi et, surtout, prendre la tête d'un pôle centriste qui a toutes les chances de voir le jour si l'UMP explose après la possible défaite de Nicolas Sarkozy.

Avec Service France, édité par Patrick Vignal

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