Les capacités des taliban en question après la présidentielle

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DOUTES SUR LES CAPACITÉS DES TALIBAN APRÈS LE SCRUTIN AFGHAN
DOUTES SUR LES CAPACITÉS DES TALIBAN APRÈS LE SCRUTIN AFGHAN

par John Chalmers et Maria Golovnina

KABOUL (Reuters) - L'ampleur inattendue de la participation à l'élection présidentielle afghane, samedi, et l'incapacité des taliban à empêcher le bon déroulement du scrutin ont suscité des doutes quant à leur capacité à reprendre les commandes après le départ des forces étrangères, à la fin de l'année.

La milice islamiste affirme avoir mené un bon millier d'actes de guérilla qui ont fait des dizaines de tués, ce que les autorités démentent, parlant d'une énorme exagération.

Plusieurs dizaines de mines artisanales ont été mises à feu, des bureaux de vote ont été attaqués, des policiers et des électeurs pris pour cibles, mais le chaos promis n'a pas eu lieu.

En dépit des risques et des menaces, près de 60% des 12 millions d'inscrits se sont rendus aux urnes pour participer à la première alternance démocratique de leur histoire, puisque Hamid Karzaï, chef de l'Etat sortant au pouvoir depuis douze ans, ne pouvait se représenter.

"Voilà comment le peuple dit : 'Mort aux taliban!'", écrit un Afghan dans un tweet illustré d'une photo montrant des électeurs brandissant leur doigt couvert d'encre, preuve qu'ils ont voté.

L'idée que le retour au calme est possible treize ans après le début de la lutte contre les "étudiants en religion" chassés du pouvoir fin 2001, s'est par ailleurs répandue dimanche dans les rues de Kaboul.

"C'est mon rêve qui devient réalité", s'est félicitée la parlementaire Shukria Barakzai. "C'est une claque fantastique pour l'ennemi de l'Afghanistan, un grand coup au visage pour ceux qui pensent que l'Afghanistan n'est pas prêt pour la démocratie", a-t-elle ajouté.

Il est toutefois un peu tôt pour constater l'échec des extrémistes. Plus de 350.000 hommes ont été déployés pour assurer la sécurité lors du scrutin et les taliban ont peut-être choisi de faire profil bas ce jour-là pour accréditer l'idée d'un recul de l'insécurité et hâter le départ des forces américaines.

L'hypothèse est d'autant plus crédible que les attentats spectaculaires commis à l'approche de l'élection avaient montré un fois de plus les capacités de nuisance du mouvement, qui compterait encore 30.000 hommes, concentrés dans le Sud et l'Est.

LES USA SE SONT TROMPÉS D'ENNEMI

Pour Borhan Osman, membre de L'Afghan Analyst Network, rien ne prouve qu'ils soient en mesure de l'emporter militairement. Le soutien que leur apportait une partie de la population semble s'amenuiser et ils ne paraissent pas en mesure de s'attaquer aux grandes agglomérations ni de lancer des attaques frontales.

"Jusqu'ici, ils ont plutôt concentré leurs efforts sur les raids-éclairs et d'autres tactiques asymétriques qui peuvent affecter l'ennemi mais qui ne sont généralement pas suffisantes pour le mettre à terre", dit-il dans un rapport publié à la fin du mois dernier.

L'élection présidentielle pourrait en outre permettre aux taliban de regagner du terrain sur le plan politique si, comme en 2009, les fraudes laissent aux électeurs le sentiment d'avoir été floués. Selon les premières informations, les plaintes ont été moins nombreuses qu'il y a cinq ans, mais faux électeurs et bourrages d'urnes restent monnaie courante.

Qui plus est, 14% des bureaux de vote n'ont pu ouvrir leurs portes pour des raisons de sécurité, en particulier dans le Sud et l'Est.

Les résultats risquent en outre de ne pas être annoncés avant plusieurs mois et l'échéance sera encore plus lointaine en cas de second tour, ce qui fait le jeu des extrémistes.

"Un résultat ambigu est source d'incertitude et de confusion qui peuvent creuser le fossé entre le gouvernement et les citoyens et offrir plus de latitude aux taliban pour semer le trouble", confirme Diplai Mukhopadhyay, expert de l'Afghanistan à l'université Columbia de New York.

L'état-major américain avait déjà crié victoire après l'élection d'Hamid Karzaï en 2004, qui s'était également bien déroulée, mais la guérilla a repris de plus belle ensuite.

Le président sortant accuse de longue date le Pakistan de soutenir la milice et de saper les efforts de paix de son administration. Malgré les démentis d'Islamabad, nombreux sont ceux qui croient à une instrumentalisation du mouvement par les services de renseignement pakistanais.

Pour la journaliste Carlotta Gall, spécialiste de la région qui vient de publier un livre sur le sujet, les Etats-Unis se sont trompés d'ennemi. C'est bien du Pakistan que proviennent les fonds et les soutiens qui alimente la guérilla.

(Avec Hamid Shalizi et Mirwais Harooni, Jean-Philippe Lefief pour le service français)

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