Les ambitions politiques menacent l'indépendance de la Fed

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LE CONTRÔLE DE LA FED, ENJEU DE LA PRÉSIDENTIELLE AMÉRICAINE
LE CONTRÔLE DE LA FED, ENJEU DE LA PRÉSIDENTIELLE AMÉRICAINE

par Pedro da Costa

JACKSON HOLE, Wyoming (Reuters) - Les calculs politiques autour de la Réserve fédérale américaine, en particulier les ambitions des républicains, pourraient remettre en question l'indépendance chèrement acquise de l'institution presque centenaire, et faire planer un doute sur ses futures décisions.

Pendant le séminaire annuel des banquiers centraux, en fin de semaine dernière à Jackson Hole, nombre d'économistes ont eu le sentiment que le contrôle de la Fed était devenu l'un des enjeux d'une élection présidentielle très indécise.

"Je serais assez inquiet si l'élection se focalisait là-dessus, en particulier en cas de victoire des plus radicaux, qui s'avèrent être républicains en ce moment", souligne Alan Blinder, professeur d'économie à Princeton et ancien vice-président de la Fed.

"Il y a beaucoup d'hostilité" à l'égard de la Réserve fédérale, ajoute celui qui fut nommé par le président démocrate Bill Clinton, dont le parti fut longtemps le plus critique envers l'institution monétaire.

Pendant le séminaire de Jackson Hole, le débat public s'est concentré sur l'opportunité de nouvelles mesures de soutien à l'économie mais les discussions de couloir ont surtout porté sur un projet de loi républicain visant à imposer un contrôle sur la conduite de la politique monétaire.

Le candidat républicain à l'élection du 6 novembre, Mitt Romney, a d'ores et déjà prévenu qu'il demanderait un audit de la Fed et qu'il ne reconduirait pas à son poste son président Ben Bernanke, pourtant lui-même républicain nommé par George W. Bush, à l'expiration de son deuxième mandat en 2014.

La Réserve fédérale est déjà soumise à des audits réguliers mais le projet de loi présenté par le libertarien texan Ron Paul, candidat malheureux à l'investiture républicaine, vise à lever l'exemption dont bénéficiaient jusqu'à présent les débats de politique monétaire.

"INFÉODÉE" À WALL STREET

Selon certains observateurs, cette pression pèse déjà sur l'attitude de la Fed, qui hésite à apporter un soutien accru à la croissance économique pour s'épargner la volée de bois vert qu'elle avait reçue en 2010 après avoir dévoilé son dernier plan de rachat d'obligations de grande ampleur.

Certains analystes en dehors du premier cercle de la Fed - absents à Jackson Hole - estiment que les dirigeants de la banque centrale sont en partie responsables de cette situation.

En soutenant des plans de sauvetage des banques sans poser de conditions, et en permettant à certains des responsables de la crise financière de 2008 de poursuivre leur activité comme si de rien n'était, la Fed s'est montrée selon eux trop inféodée à Wall Street, devenant dès lors une cible politique facile.

Ben Bernanke est d'ailleurs apparu sur la défensive à Jackson Hole, où il a consacré presque tout son discours à justifier les décisions de la Fed, dont la politique a permis selon lui de limiter la contraction de l'économie et de faire reculer le chômage.

Cela n'empêche pas nombre de républicains à Washington de l'accuser de prendre le risque d'alimenter de futures tensions inflationnistes - même si ce risque ne s'est pas matérialisé depuis les premières baisses de taux il y a cinq ans.

Les détracteurs de la Fed reprochent aussi à sa politique très accommodante d'avoir favorisé le creusement du déficit budgétaire.

MANDAT UNIQUE?

"Les banques centrales sont sous haute surveillance en ce moment. Cela tient en partie au fait qu'elles utilisent des mesures non conventionnelles que personne ne comprend vraiment et auxquelles personne ne fait confiance", estime Karen Dynan, ancienne économiste de la Fed, aujourd'hui à la Brookings Institution.

Le choix de Paul Ryan - un virulent détracteur de la Fed - comme colistier de Mitt Romney a renforcé le sentiment qu'une administration républicaine chercherait à asseoir son emprise sur l'institution monétaire.

Les signes annonciateurs d'une telle stratégie pourraient prendre deux formes: un soutien explicite à l'audit demandé par Ron Paul, que Ben Bernanke a déjà qualifié de "cauchemar" pour l'indépendance de la Fed, et une démarche visant à limiter son mandat au contrôle de l'inflation en lui retirant la lutte contre le chômage.

Présent à Jackson Hole, un des conseillers de Mitt Romney, Martin Feldstein, professeur à Harvard, l'un des hommes pressentis pour succéder à Ben Bernanke, a toutefois relativisé l'ambition des républicains à propos de la limitation du mandat de la Fed.

"Je ne crois pas que ce soit réaliste", a-t-il dit, relevant que même les banques centrales qui ont un mandat unique doivent tenir compte de la croissance et de l'emploi. "Je ne crois pas que le double mandat ait empêché (la Fed) de se concentrer sur la baisse de l'inflation", a-t-il ajouté.

Ben Bernanke a de son côté rappelé lors de son discours à Jackson Hole que la Réserve fédérale ne peut pas redresser l'économie sans une action cohérente du gouvernement.

"La politique monétaire ne peut pas réussir seule ce qu'un ensemble de politiques économiques plus larges et plus équilibrées peuvent réaliser", a-t-il martelé.

Avec Alister Bull, Tangi Salaün pour le service français, édité par Marc Angrand

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  • rafgide le lundi 3 sept 2012 à 13:00

    Les banques centrales ne sont que les instruments de l'Etat dans la conduite de sa politique économique. Résultat: le dollar a perdu 99% de sa valeur depuis la création de la FED.Les Banques Centrales sont les faux-monnayeurs officiellement autorisés par les gouvernements pour financer leur politique par création monétaire et inflation.

  • paspad le lundi 3 sept 2012 à 12:49

    FED et BCE sont soumises aux mêmes pressions, souvent en périodes électorales. C'est tellement plus facile pour les politiques de défausser leurs responsabilités sur ces institutions. Dommageable, en ce qui concerne , au moins la BCE, qui a gérée positivement la crise, dans les limites actuelles de son mandat

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