Léon et Johannes, ennemis de 1944, frères à Ouistreham

le
0
LÉON ET JOHANNES, ENNEMIS EN 1944 ET DÉSORMAIS AMIS
LÉON ET JOHANNES, ENNEMIS EN 1944 ET DÉSORMAIS AMIS

par Lucien Libert

OUISTREHAM Calvados (Reuters) - L'un est Français, l'autre Allemand. Ennemis durant la Seconde Guerre mondiale, ils sont parmi les rares survivants de la bataille décisive de Normandie dans leur camp respectif.

Aujourd'hui, l'ancien membre de commandos français Léon Gautier, 91 ans, et l'ex-parachutiste de la 3e division d'élite de la Wehrmacht Johannes Börner, 88 ans, sont voisins à Ouistreham (Calvados). Et ils sont même devenus amis.

"Maintenant, c'est formidable. On s'entend bien, on se voit souvent et on est presque comme des frères. Voilà, c'est formidable tous les deux", sourit Johannes Börner.

Longtemps, pourtant, ils ont cohabité à Ouistreham, situé sur une des plages du Débarquement allié du 6 juin 1944, sans s'approcher vraiment, marqués par leur passé commun.

Capturé par les Alliés dans la Poche de Falaise, en août 1944, alors qu'il a 18 ans, l'Allemand reste en France après sa libération en 1947. Il décide de ne pas revenir à Leipzig, sa ville d'origine, détruite et passée sous contrôle soviétique.

"Mon père m'a écrit pour me dire que je ne devrais pas rentrer à Leipzig, que de l'autre côté, c'était la catastrophe", raconte-t-il.

Après avoir travaillé dans une ferme, il suit à Paris une formation dans la restauration et s'installe avec son épouse normande à Ouistreham, où il tient pendant de longues années un restaurant, le Chateaubriant, obtenant la nationalité française en 1956.

"DOUCEMENT, ON S'EST COMPRIS"

Léon Gautier, lui, arrive plus tard dans ce bourg des côtes normandes, si proche de Sword Beach, où il a débarqué avec 176 autres soldats français placés sous le commandement de Philippe Kieffer et intégrés à la quatrième unité commando britannique.

Rapatrié en Grande-Bretagne après la bataille de Normandie, puis envoyé en service en France et au Cameroun, il prend sa retraite à Ouistreham, où il vit encore aujourd'hui dans un petit pavillon bien tenu.

Léon Gautier, qui fut l'un des 25 Français à ne pas être blessé ou tué en Normandie, est plus en retenue sur sa relation avec Johannes Börner. Il n'utilise pas le mot "frère", laisse paraître une petite gêne.

L'amitié est toutefois franche entre ces deux hommes alertes malgré leur âge et les cannes qui les aident à se déplacer, qui se voient souvent, n'ignorent rien de la santé de l'autre et ont même fêté Noël ensemble en décembre 2012.

Jusqu'en 1994, alors qu'ils vivaient déjà dans le même gros village, cela n'a rien eu d'évident. Aux journalistes qui les approchaient alors pour leur demander leur souvenir avant le 50e anniversaire du "D-Day", Johannes Börner lançait : "Allez voir Gautier". Et Léon Gautier disait : "Allez voir Börner".

Les vétérans ne s'étaient alors jamais rencontrés et il leur a fallu du temps pour sympathiser. "J'osais pas trop parler, je ne savais pas trop ce qu'il pensait vis-à-vis des Allemands", raconte Johannes Börner. "Bonjour, bonjour, légèrement, légèrement et puis tout doucement on s'est compris."

L'Allemand avait été moins pudique en 1984 lorsque le général canadien Jim Currie, celui qui l'avait capturé en août 1944, s'était rendu à une cérémonie de commémoration du Débarquement.

Ils s'étaient donné l'accolade, avaient pleuré, et l'ancien soldat allemand, qui fut un des neuf survivants sur les 125 que comptait son unité, a longtemps conservé une photo de Jim Currie ornée d'une fleur sur les murs de son restaurant.

"IL NE FAUT PLUS DE HAINE"

Le souvenir les avait rapprochés, comme il a contribué à l'amitié entre Léon Gautier et Johannes Börner.

Ils n'ont pas combattu l'un contre l'autre, puisque l'unité de parachutistes de Börner était déployée en Bretagne et n'avait rallié la Normandie qu'après 350 km de marche pour être postée à Saint-Lô, avant de battre en retraite dans les terres.

Mais ils partagent les mêmes cauchemars, des anecdotes parfois semblables, pour avoir vécu le même épisode d'histoire et les ont confié à l'historien Jean-Charles Stasi dans un livre, "Ennemis et frères", en 2010.

Assis dans le coquet salon de Léon Gautier, ils racontent ensemble les tirs, l'ennemi qu'on entend respirer.

Léon Gautier se souvient des paroles du commandant Kieffer prévenant qu'ils ne seraient peut-être pas dix à en sortir vivants : "Quand on arrive là-bas, on fonce, on avait des ordres stricts (...) Plus on avance, mieux c'est, car le champ de tir se restreint. Faut pas s'occuper du copain s'il est blessé."

Les nuits de Johannes Börner étaient encore hantées, il y a quelques années, par les images de la Poche de Falaise. "Il y avait des cadavres, l'odeur, 10.000 morts... On cherchait une cigarette ou quelque chose à manger (sur les corps) parce qu'on n'avait plus rien."

Puis les sourires reviennent. Léon Gautier montre une vieux béret, des souvenirs, une photo vieillie de son épouse Dorothea qu'il avait dans sa poche lors du Débarquement et qu'il a rafistolée avec du sparadrap emprunté à l'infirmier.

Les deux hommes conviennent que personne n'avait le choix et joignent leurs paroles pour dire que la mémoire doit faire son oeuvre. "Il ne faut plus de haine maintenant. Il ne faut pas oublier mais il ne faut plus de haine entre les peuples", dit Léon Gautier.

(Avec Alexandria Sage et Gregory Blachier, édité par Yves Clarisse)

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant