Le traumatisme des victimes de la Stasi toujours vif, 25 ans après

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par Alexandra Hudson COTTBUS, Allemagne, 7 novembre (Reuters) - Si dimanche certains célébreront le 25e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, pour bon nombre de victimes du régime est-allemand, il est encore trop tôt pour fêter quoi que ce soit, car ils ne sont toujours pas sortis de leur traumatisme. "Bien sûr, les anniversaires, c'est une occasion de se pencher sur le passé et de commémorer le passage de la dictature à la démocratie", reconnaît Rainer Wagner, à la tête de l'ONG UOKG, qui regroupe d'anciennes victimes du régime. "Mais il est glaçant de voir d'un côté tous ces discours et, de l'autre, un Etat et une société qui hésitent à verser des dédommagements ou à traduire en justice les anciens persécuteurs", ajoute-t-il. Quelque 250.000 personnes furent jetées en prison et interrogées pour des raisons politiques entre 1945 et 1989, souvent pour le simple fait d'avoir exprimé le désir de quitter la RDA. Des millions de personnes avaient, elles, pu fuir avant que la frontière ne se ferme totalement. Aujourd'hui, nombre de ceux qui furent emprisonnés pour raisons politiques, ou se virent retirer la garde de leurs enfants parce que l'Etat ne les jugeaient pas aptes à être de bons parents, sont toujours sous le choc, et leur traumatisme est d'autant plus grand qu'ils attendent encore justice et reconnaissance, comme le rappelle l'UOKG. A la réunification, en octobre 1990, le nouveau gouvernement s'était attelé à la mission herculéenne d'enquêter sur les crimes de l'ex-RDA, s'engageant à dédommager et à réhabiliter ceux à qui du tort avait été causé, et à expliquer leurs souffrances aux générations futures. Tâche difficile: début 2013, le gouvernement allemand notait lui-même l'existence de "deux tendances préoccupantes concernant l'ex-RDA: d'un côté une tendance à minimiser la dictature, voire à l'idéaliser; de l'autre, une ignorance totale". Nombre de ceux qui souffrent physiquement ou psychologiquement des suites de leur détention et autres persécutions sont incapables de travailler, et ils n'ont que de maigres subsides de l'Etat pour survivre alors que les anciens fonctionnaires est-allemands touchent de bonnes pensions, estime Rainer Wagner. DÉDOMMAGEMENT Lors d'une soirée-débat sur les effets des persécutions, près de la Porte de Brandebourg, où des milliers de personnes sont attendues ce dimanche pour fêter le 25e anniversaire de la chute du Mur, certaines anciennes victimes du pouvoir est-allemand ont raconté à quel point il était encore difficile de convaincre leurs enfants que l'opposition au régime avait été la meilleure voie à suivre, alors même que certains anciens membres du Parti bénéficient toujours d'un statut social enviable. Rainer Wagner s'est fixé un cap: que les anciens persécutés du régime touchent des pensions ou des revenus au moins équivalents aux anciens fidèles du régime. Parmi les injustices frappantes, Wagner relève le cas d'anciens membres du parti est-allemand qui ont étudié les techniques de répression dans une université de la Stasi et qui ont toujours le bénéfice de leurs diplômes, touchant de ce fait de confortables salaires ou pensions de retraite. Certains locaux de la Stasi sont transformés aujourd'hui en musées ou lieux de mémoire, tout comme plusieurs anciennes prisons du régime est-allemand. Les victimes du régime sont appelées régulièrement à intervenir devant des classes, et des services et des groupes de soutien ont été mis en place pour les aider à surmonter leur traumatisme. La question des dédommagements financiers s'avère en revanche plus délicate. Une série de lois de réhabilitation ont permis de blanchir les prisonniers politiques des accusations portées à leur casier judiciaire par le régime est-allemand, et leur ont alloué une somme sur la base de 306 euros par mois d'emprisonnement, de même qu'une "pension de victime" mensuelle de 250 euros s'ils ont été incarcérés pendant plus de six mois. D'autres lois ont tenté d'apporter une réponse aux autres préjudices causés par le régime, décisions juridiques ou entraves au développement de carrières professionnelles. Mais les dossiers sont difficiles à établir, souligne l'UOKG. Selon les länder, 50 à 67% d'entre eux donnent lieu à une réponse favorable. D'après un rapport fédéral de 2013, l'Etat a versé au titre des dédommagements un total de 1,2 milliard d'euros entre 1993 et 2011. LA QUÊTE D'IDENTITE DES ENFANTS "CONFISQUÉS" A une heure trente de route de Berlin se trouve la ville de Cottbus, dont le pénitencier du XIXe siècle a servi de prison aussi bien sous le IIIe Reich que sous le régime de la RDA. A l'extérieur, Katrin Behr, qui a 47 ans et fut enlevée à sa mère alors qu'elle en avait quatre et demi, a affiché plusieurs centaines d'avis de disparition d'enfants et de parents qui sont toujours à la recherche d'un proche après en avoir été séparé par l'Etat est-allemand. Certains de ces enfants sont nés en 1988, un an seulement avant la chute du Mur. Aujourd'hui encore, nombre de ceux qui recherchent un membre de leur famille se disent oubliés parce que leur condition n'a pas été reconnue officiellement et qu'ils n'ont reçu aucune forme de dédommagement. Katrin Behr, qui a été adoptée par une famille fidèle au régime, n'a découvert qu'après la chute du Mur sa réelle identité et appris la vérité: sa mère avait été jetée en prison parce qu'on l'avait surprise en train de dire qu'elle voulait quitter le pays. Aujourd'hui Katrin Behr dirige un service qui gère les cas de 1.700 cas d'enfants disparus ou de familles en quête d'un proche disparu. "Il me fallait trouver un moyen de me prouver que tout ce qui m'était arrivé ne l'avait pas été pour rien", dit-elle. RENVOI Pour retrouver une INTERVIEW d'Harald Jäger, l'homme qui fit ouvrir le Mur le 9 novembre 1989 au point de passage de la Bornholmer Strasse, double-cliquer sur ID:nL6N0SW69B (Eric Faye pour le service français; édité par Henri-Pierre André)

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