Le Sénat destitue Dilma Rousseff, Michel Temer appelle à l'unité

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    * Les sénateurs ont voté la destitution de la présidente 
brésilienne par 61 voix contre 20 
    * L'héritière de Lula dénonce un "coup d'Etat parlementaire" 
    * Le Parti des travailleurs était au pouvoir depuis 2003 
    * Temer promet un dialogue "avec toutes les couches de la 
société" 
 
    par Maria Carolina Marcello et Anthony Boadle 
    BRASILIA, 1er septembre (Reuters) - Le Sénat brésilien a 
destitué mercredi la présidente Dilma Rousseff au terme d'un 
procès qui a polarisé la société brésilienne sur fond de crise 
économique majeure et d'affaires de corruption. 
    Investi dans la foulée à la tête de l'Etat, son 
vice-président Michel Temer, qui assurait l'intérim depuis la 
suspension de la présidente, en mai, a lancé un appel à l'unité. 
    Mais la fracture qui s'est creusée semble difficile à 
réduire. "Je ne vous dis pas encore 'au-revoir'. Je suis 
certaine de pouvoir vous dire 'à bientôt'", a déclaré Dilma 
Rousseff à ses partisans à Brasilia tandis que son avocat, José 
Eduardo Cardozo, annonçait qu'elle ferait appel de la décision 
du Sénat devant la Cour suprême.  
    Après six jours de procès, les sénateurs se sont prononcés 
par 61 voix contre 20 en faveur de la destitution de la 
présidente, jugée pour avoir enfreint les règles budgétaires et 
maquillé les comptes publics pour dissimuler l'ampleur du 
déficit budgétaire et favoriser sa réélection, en 2014. 
Cinquante-quatre voix, soit la majorité des deux tiers, auraient 
suffi. 
    Les sénateurs ont en revanche refusé par 42 voix contre 36 
d'ajouter à la destitution une peine de huit années de privation 
des droits civiques, semblant exprimer leurs doutes sur le motif 
de sa déchéance.  
    La déchéance de Rousseff, qui avait succédé en 2010 à 
Ignacio Lula da Silva, devenant la première femme élue à la 
présidence du Brésil, met fin à treize années de pouvoir exercé 
par le Parti des travailleurs (PT). 
     
    "NOUS REVIENDRONS" 
    La présidente destituée, qui nie toute malversation, a 
dénoncé une "conspiration" et un "coup d'Etat parlementaire" 
visant à préserver les intérêts des plus riches et à supprimer 
les programmes sociaux qui ont sorti plus de 30 millions de 
Brésiliens de la pauvreté depuis l'élection de Lula, en 2002. 
L'ex-militante dissidente aujourd'hui âgée de 68 ans a comparé 
lundi les sénateurs aux officiers de la junte militaire qui 
l'avaient jugée dans les années 1970 à visage masqué.  
    "Ils pensent qu'ils nous ont battus, mais ils se trompent", 
a-t-elle martelé mercredi. "Cette histoire ne se finira pas 
ainsi, nous reviendrons pour poursuivre notre voyage vers un 
Brésil où le peuple sera souverain", a-t-elle également promis. 
    Pour ses détracteurs, sa destitution marque la fin d'une 
longue crise politique, à laquelle s'ajoutent une crise 
économique sans précédent depuis plusieurs générations et le 
vaste scandale de corruption autour de la compagnie pétrolière 
publique Petrobras.  
    "Nous tournons aujourd'hui une page importante de l'histoire 
de notre pays. Le Brésil s'est donné une nouvelle chance de se 
tourner vers l'avenir, de construire un programme de réformes à 
la hauteur de la crise économique", s'est félicité Aecio Neves, 
chef de file du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) 
et adversaire malheureux de Dilma Rousseff à la présidentielle 
de 2014.  
    A Brasilia, le verdict du Sénat a donné lieu à un concert de 
klaxons et des feux d'artifice ont été tirés dans le ciel de Sao 
Paulo, où un rassemblement pro-Rousseff a dégénéré en 
affrontements avec les forces de l'ordre. La police a fait usage 
de grenades lacrymogènes pour disperser des centaines de 
manifestants masqués filmés en train de briser des vitres, de 
piller des magasins et d'incendier des poubelles. 
    A l'étranger, le gouvernement vénézuélien, qui parle d'un 
"coup d'Etat", a annoncé le rappel de l'ambassadeur à Brasilia 
et la rupture des relations bilatérales.  
    La Bolivie et l'Equateur, autres pays où la gauche 
sud-américaine est au pouvoir, ont également rappelé leurs 
ambassadeurs tandis que le gouvernement communiste de Cuba 
voyait dans la destitution de Rousseff une offensive 
"impérialiste" contre le camp progressiste. 
    Aux Etats-Unis, le département d'Etat s'est dit convaincu de 
la solidité des liens avec le Brésil. Les institutions 
démocratique ont agit dans le cadre constitutionnel, a souligné 
John Kirby, porte-parole du département d'Etat. 
     
    PAS DE LUNE DE MIEL POUR TEMER 
    Michel Temer, 75 ans, s'est engagé à relancer une croissance 
en déclin depuis un an et demi et à combler le déficit 
budgétaire record à coup de mesures d'austérité.  
    "Il est temps de réunir le pays et de placer les intérêts 
nationaux au-dessus des intérêts des groupes", a-t-il dit dans 
sa première allocution présidentielle télévisée. "Je réitère mon 
engagement à dialoguer démocratiquement avec toutes les couches 
de la société brésilienne." 
    Il va toutefois se heurter à l'hostilité du Parti des 
travailleurs, qui a appelé ses partisans à manifester.   
    "Il n'existe pas un seul dirigeant qui puisse unifier le 
Brésil en ce moment, et certainement pas Temer", a commenté 
Sergio Praca, politologue à la Fondation Getulio Vargas, une des 
principales universités brésiliennes. "Pour une partie de la 
population, que cela soit juste ou non, il est lié à l'idée 
qu'il y a eu un 'putsch'. Son défi, ce n'est pas de faire 
adopter ses réformes, son défi, c'est sa survie politique", 
ajoute-t-il. 
    Sur les marchés financiers, les actions et la devise 
brésiliennes ont légèrement accentué leurs gains à la suite du 
vote au Sénat, mais la réaction est restée limitée, la plupart 
des intervenants ayant anticipé l'issue du procès. 
    Selon des analystes, les marchés vont désormais observer les 
premières décisions de Temer, à commencer par son intention de 
modifier la Constitution pour limiter l'accroissement des 
dépenses publiques. 
    "Ce qui change, à présent que Temer est confirmé, c'est la 
pression qui s'exerce sur lui pour qu'il tienne ses promesses", 
avance Newton Rose, chef économiste à Sulamerica Investimentos. 
"La lune de miel est terminée, et le marché veut savoir à 
présent s'il est capable de gouverner et de remettre de l'ordre 
dans les comptes publics." 
    La tâche s'annonce d'autant plus ardue que le gouvernement 
Temer risque de s'empêtrer dans les conséquences de l'enquête 
dite du "Lava Jato" ("Lavage express") sur un système de 
corruption organisé autour du géant pétrolier Petrobras. 
L'affaire a frappé plusieurs dizaines d'élus et responsables 
politiques membres de la coalition de Rousseff et trois 
ministres de l'administration intérimaire de Temer ont déjà dû 
démissionner pour leurs liens avec ce scandale. 
 
 (avec Lisandra Paraguassu à Brasilia et Stephen Eisenhammer  et 
Brad Brooks à Rio de Janeiro; Tangi Salaün, Jean-Philippe Lefief 
et Henri-Pierre André pour le service français) 
 
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