Le renseignement français en débat après les attentats

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DÉBAT SUR L'EFFICACITÉ DES SYSTÈMES ANTITERRORISTES FRANÇAIS ET EUROPÉEN
DÉBAT SUR L'EFFICACITÉ DES SYSTÈMES ANTITERRORISTES FRANÇAIS ET EUROPÉEN

par Gérard Bon

PARIS (Reuters) - Dans la continuité de l'affaire Merah en 2012 et des attentats de janvier, les attaques du 13 novembre à Paris ont relancé le débat sur l'efficacité des systèmes antiterroristes français et européen face à une menace d'une ampleur inédite.

Dès le lendemain des assauts qui ont fait 130 morts, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a exclu toute faille des services tandis que celui des Affaires étrangères, Laurent Fabius, préférait mettre en cause les lacunes européennes.

Des spécialistes et magistrats ont cependant reproché au gouvernement et à la classe politique, de droite comme de gauche, de refuser toute remise en question.

Des familles de victimes veulent pour leur part savoir pourquoi des hommes fichés et surveillés parviennent à passer à l'acte, à l'instar de Mohamed Merah et des frères Kouachi, auteurs de l'attentat de Charlie Hebdo en janvier.

"On savait que ça allait arriver et on sait que ça arrivera encore", dit Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat de police Synergie Officiers, qui juge trop commode la mise en cause de l'appareil policier après chaque attentat.

"Avant de chercher les failles policières, il faut chercher les failles politiques. Tout ça évite de mettre en cause l'impéritie des dirigeants qui ont décrété que l'espace européen serait totalement ouvert", déplore-t-il.

La plupart des auteurs des attaques du 13 novembre sont venus de Belgique. Au moins quatre, dont deux ont transité par la Grèce, venaient de Syrie et un quatrième a transité un temps en Turquie. Le logisticien présumé, Salah Abdeslam, toujours en fuite, était allé chercher deux personnes en Hongrie en septembre et s'est rendu en Grèce en passant par l'Italie.

"On a construit une maison sans fenêtres", insiste Patrice Ribeiro.

PLUS DE MILLE PERSONNES À RISQUE

Au-delà des débats sur la lourdeur et la complexité des services de renseignements, des syndicats de police pressent le gouvernement de combler sans attendre le manque d'effectifs face à ce qui est devenu un phénomène de masse.

"Les effectifs recrutés ne devront pas être comptés par centaines, ici et là, mais beaucoup plus", estime Pascal Jakowlew Poisson, du syndicat Alternative Police CFDT.

Sur les 10.500 fiches "S" de personnes radicalisées, environ 1.100 sont considérées comme à risque. "Or, pour s'assurer 24 heures sur 24 d'une personne à risque, il faut au minimum trois policiers, soit 3.300", explique-t-il.

"On ne peut pas surveiller tout le monde. Il y a surtout un problème d'outils au niveau européen", nuance Patrice Ribeiro.

La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) compte environ 3.000 agents et le Renseignement territorial (RT) près de 2.000. Le gouvernement a toutefois décidé en avril d'affecter 1.100 hommes supplémentaires à ces services débordés par le flot de djihadistes à surveiller.

"Malgré un recrutement massif, ils ne seront pas vraiment opérationnels avant trois ou quatre ans car la culture du terrorisme, c'est de l'apprentissage et de la formation intellectuelle et de terrain", souligne Pascal Jakowlew Poisson.

Des élus s'interrogent sur la pertinence du "FBI à la française" créé en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy en fusionnant la direction de la surveillance du territoire (DST, contre-espionnage), et les Renseignements généraux au sein de la DCRI, devenue DGSI. Deux mondes de culture différente.

REFORME MAL PRÉPARÉE ?

Une commission d'enquête sénatoriale avait évoqué en avril dernier une réforme "mal anticipée et mal préparée" et adopté toute une série de recommandations pour lutter contre l'accélération des départs vers l'Irak et la Syrie.

"Malgré ses qualités reconnues par l'ensemble de nos partenaires, notre dispositif de renseignement, dont une partie a été profondément réformée depuis 2008, doit s'adapter", écrivaient les sénateurs.

"Une énorme masse d'informations collectées par les RG végètent dans les placards et ne sont pas traitées par manque de fonctionnaires mais également par cloisonnement des services", dit Pascal Jakowlew Poisson.

Certains syndicats regrettent le démantèlement des RG, dont une partie a été versée à la DCRI, devenue DGSI, une autre à la Police judiciaire, et le reste dans les régions au sein du Renseignement territorial (RT).

Alexandre Langlois, de la CGT Police, demande que le RT soit détaché de la Direction centrale de la sécurité publique "pour redevenir un vrai service de renseignement".

"Les gadgets technologiques ne pourront jamais remplacer l'humain pour se rendre au fond des caves et suivre des transactions en liquide", explique-t-il.

La commission d'enquête sénatoriale soulignait elle aussi "les problèmes rencontrés par le renseignement territorial, parent pauvre de la réforme de 2008".

En réponse aux attentats de janvier, le gouvernement de Manuel Valls a fait voter une loi Renseignement qui repose essentiellement sur de la technologie de surveillance.

Des policiers s'interrogent sur cette fuite en avant technologique qui n'offrira jamais, selon eux, la qualité du renseignement humain. Mais pour Patrice Ribeiro, "l'un ne va pas sans l'autre", parce que les djihadistes eux-mêmes ont recours à la technologie pour recruter et agir.

(Edité par Yves Clarisse)

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  • titresyl il y a 12 mois

    nous avons la société que nous méritons..... nos élus ont été mis en place par les Français .... donc il faut pas s'étonner

  • berkowi il y a 12 mois

    La France a trop misé sur l'électronique au dépend de l'humain. Presque tout le monde sait passer à travers les filets de l'électronique (écoutes, messages cryptés). L'infiltration, le policier sans uniforme (ex RG) permet beaucoup mieux d'entendre, de voir, de prévoir. Les US (11 septembre) et Israël (attaques du Liban et de Gaza) l'ont compris trop tard à leurs dépends. Maintenant c'est nous. C'est dommage que l'Histoire ne sert jamais de leçon ou alors trop tard.

  • occulti1 il y a 12 mois

    Sont simplement nuls.