Le meurtre de Boris Nemtsov, révélateur de fractures au Kremlin?

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par Christian Lowe et Jason Bush MOSCOU, 12 mars (Reuters) - Le meurtre fin février de l'opposant russe Boris Nemtsov à deux pas du Kremlin illustrerait des tensions à l'oeuvre dans l'entourage même du président Vladimir Poutine, et, selon la théorie de certains proches de l'opposant défunt, l'assassinat a servi à l'un des camps pour dire au chef de l'Etat son insatisfaction. Cela représenterait une remise en cause des fondements mêmes du système de pouvoir mis en place depuis 15 ans par l'ancien espion du KGB soviétique : un système pyramidal qui ne souffre aucune contestation et exige une loyauté sans faille. "J'ai le sentiment que Poutine, peut-être même en toute sincérité, a été pris de court et a même eu peur", commente Vadim Prokhorov, l'avocat de Boris Nemtsov à propos des heures qui ont suivi l'assassinat de l'opposant, le 27 février. ID:nL5N0W30FE "Parce que, si on peut faire ça à côté du Kremlin, n'est-il pas alors possible de le faire le long de la route suivie par le cortège (présidentiel)?", ajoute-t-il. Alimentant les rumeurs qui circulent en tous sens, Vladimir Poutine a annulé mercredi sans explication du déplacement prévu au Kazakhstan. Un responsable kazakh a dit que le président était malade, mais le Kremlin affirme qu'il va bien et qu'il travaille comme à l'accoutumée. ID:nL5N0WE4CO Qui est de quel côté ? Une telle rivalité existe-t-elle même au sein du pouvoir ? C'est impossible à établir avec certitude parce que l'existence même de factions ou de courants rivaux n'a jamais été reconnue publiquement par quiconque. VERSION CONTREDITE Des signes de tension existent entre le puissant patron de la République tchétchène, Ramzan Kadirov, et les services de sécurité fédéraux russes. Ramzan Kadirov a déclaré dimanche que l'un des suspects arrêté dans l'enquête sur le meurtre de Boris Nemtsov est un croyant fervent très choqué par les caricatures du prophète Mahomet publiées dans Charlie Hebdo. ID:nL5N0WA0TD Cette version est contredite par la presse russe. Un des journaux a expliqué que l'un des deux hommes inculpés pour le meurtre, Zaour Dadaïev, filait déjà Boris Nemtsov plusieurs mois avant l'attentat du 7 janvier contre l'hebdomadaire satirique français. Les enquêteurs n'ont pas non plus corroboré la version de Ramzan Kadirov, refusant de commenter les éventuels mobiles des deux hommes arrêtés pour le meurtre et des trois personnes qu'ils détiennent mais qui n'ont pas été inculpées. Les suspects sont originaire de la Tchétchénie, république autonome à prédominance musulmane, mais cela ne fait pas d'eux des islamistes. D'habitude, quand une affaire est importante pour le Kremlin, les autorités font en sorte que les grands médias donnent tous la même version, expliquent des journalistes russes qui ont eu à connaître ce traitement. Or, ce n'est pas le cas cette fois, avec des versions très différentes des faits selon les journaux. Sergueï Charov-Delaunay, conseiller de Boris Nemtsov, dit avoir plusieurs théories sur les mobiles du meurtre, dont l'une sur la lutte au sein du pouvoir. "Il se pourrait qu'il y ait un groupe au sein du pouvoir qui essaie de mettre la pression sur Poutine pour faire valoir sa position, pour forcer à des scénarios bien plus radicaux", a-t-il déclaré à Reuters. "CINQUIÈME COLONNE" Kadirov se dit loyal envers Poutine, mais il représente un risque pour lui. Comme il a mis fin à l'insurrection contre le pouvoir russe en Tchétchénie, aidant Poutine à asseoir son pouvoir, le président russe lui a accordé en échange un important degré d'autonomie pour diriger son territoire. L'arrangement a jusqu'ici réussi aux deux hommes, mais, selon certains observateurs, Kadirov abuse de sa position. La presse russe s'est par exemple fait l'écho de pressions exercées sur la police pour ne pas poursuivre certains Tchétchènes responsables d'incidents avec les forces de l'ordre, en raison de leurs relations avec Kadirov. "Si Poutine peut remettre Kadirov à sa place, cela améliorera grandement sa position dans son entourage immédiat, chose dont il a grand besoin", commente Georgy Satarov, ancien conseiller du président Boris Eltsine. Il y a également des signes de fracture dans le camp des alliés du président. Pour certains d'entre eux, le président, qui a annexé la Crimée il y a un an, n'est pas allé assez loin en Ukraine. Beaucoup auraient voulu que la Russie étende encore les territoires tenus par les rebelles séparatistes dans le sud-est de l'Ukraine, pour englober la totalité des régions de Louhansk et Donetsk. Or, dans ces régions russophones bastions des rebelles, de larges territoires sont toujours contrôlés par Kiev. D'ailleurs, le commandant russe le plus connu chez les séparatistes ukrainiens, un ancien officier des forces spéciales appelé Igor Guirkine, a accusé l'entourage de Poutine de trahison. "L'équipe avec laquelle le président travaille maintenant est résolument pro-occidentale", a-t-il dit en janvier sur la chaîne russe de télévision par internet, Neuromir TV. "Ce sont les mêmes personnes sur lesquelles compte l'Occident comme cinquième colonne." (Daria Korsounskaïa, Gabriela Baczynska et Denis Dyomkine; Danielle Rouquié pour le service français, édité par Eric Faye)

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