Le deuil se double de colère en Turquie

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DEUIL ET COLÈRE EN TURQUIE
DEUIL ET COLÈRE EN TURQUIE

par Ece Toksabay

SOMA Turquie (Reuters) - Tandis qu'à Soma, des haut-parleurs égrenaient les noms des 282 mineurs tués et que des dizaines de cadavres étaient ensevelis dans des rangées de tombes fraîchement creusées, le deuil se doublait de colère jeudi en Turquie deux jours après l'incendie meurtrier dans une houillère de l'ouest du pays.

Des milliers de manifestants se sont rassemblés dans les grandes villes pour protester contre les mauvaises conditions de travail.

Deux jours après le drame, les secouristes s'efforcent toujours de pénétrer dans certaines galeries inexplorées de la mine accidentée.

Mais les espoirs de retrouver des survivants parmi la centaine de disparus sont infimes en raison des émanations mortelles de monoxyde de carbone, responsables de la plupart des décès constatés.

L'explosion suivie d'un incendie, qui s'est déclaré peu après 15h00 (12h00 GMT) mardi, a provoqué une coupure de courant et mis à l'arrêt les colonnes de ventilation et les ascenseurs.

L'accident, sans doute la plus grave catastrophe industrielle de l'histoire turque, nourrit la colère d'une partie de la population, furieuse de voir que malgré dix années de forte croissance économique, les conditions de travail restent très précaires dans certains secteurs.

Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui s'est rendu mercredi sur le site, à 480 km au sud-ouest d'Istanbul, a été sifflé par la foule et son entourage bousculé.

Le gouvernement se voit reprocher des liens étroits avec les magnats de l'industrie minière, son incapacité à assurer le respect des normes de sécurité ou le peu d'informations communiquées par les secours.

VISITE DU PRÉSIDENT

Jeudi, des véhicules de la gendarmerie ont établi des barrages bloquant l'accès à la mine en prévision d'une visite du président Abdullah Gül.

"Nous sommes venus partager la douleur et attendre que nos amis sortent, mais on nous a empêchés de passer. Est-ce que la douleur du président est plus grande que la nôtre?" interroge Emre, un jeune homme de 18 ans sans nouvelles de ses amis bloqués sous terre.

Recep Tayyip Erdogan, qui a décrété un deuil national de trois jours à compter de mardi, a évoqué la "douleur très profonde" de la nation turque mais ajouté que de tels accidents "se produisent tout le temps" à travers le monde.

Un cliché montrant l'un de ses conseillers donner un coup de pied à un protestataire couché au sol par des agents des forces spéciales circule en boucle sur les réseaux sociaux et ne devrait pas contribuer à améliorer son image.

Le journal Radikal a diffusé sur son site internet une vidéo amateur sur laquelle Recep Tayyip Erdogan semble défier en paroles une foule hostile en traversant la ville.

Le chef du gouvernement islamo-conservateur, qui devrait briguer la présidence en août, a réussi à contenir un vaste mouvement de protestation parti d'Istanbul en juin 2013 et l'AKP, son parti, a obtenu une large victoire aux municipales de mars dernier.

Mais sa gestion face à une catastrophe qui touche avant tout la classe ouvrière turque, de tradition conservatrice et qui constitue une part importante de son électorat, prouve à nouveau, selon ses opposants, que le Premier ministre est de plus en plus éloigné des préoccupations de la population.

"AKP ASSASSINS"

Abdullah Gül a en revanche tenu des propos plus mesurés lors de sa visite à Soma jeudi, en jugeant que la Turquie devait revoir ses normes en matière de sécurité afin de les mettre au niveau des pays les plus développés.

"La douleur de chacun est la douleur de tous", a dit le chef de l'Etat. "De telles souffrances ne devraient pas se produire. Comme les pays développés qui n'ont plus à vivre de telles choses, nous devons réévaluer nos réglementations et prendre toutes les mesures nécessaires."

Quatre syndicats ont appelé à une grève nationale d'une journée pour protester contre la forte dégradation des conditions de sécurité qu'ils ont constatée depuis que les mines publiques, y compris celle de Soma, ont été concédées à des sociétés privées.

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans le centre d'Istanbul pour demander la démission du gouvernement.

La police turque a fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour disperser les protestataires qui s'étaient réunis sur l'avenue Istiqlal.

Les forces de l'ordre sont également intervenues à Izmir, la grande ville la plus proche de Soma. Des mouvements de protestation ont également été signalés à Mersin et Antalya.

A l'appel de plusieurs syndicats, un millier de manifestants se sont rassemblés à Ankara pour marcher en direction du ministère du Travail. "Les flammes brûleront l'AKP" et "AKP Assassins", pouvait-on entendre dans le cortège.

L'accident de Soma dépasse en gravité le coup de grisou qui avait coûté la vie à 263 mineurs en 1992 dans la province de Zonguldak, au bord de la mer Noire.

(Avec Yesim Dikmen à Soma, Humeyra Pamuk et Daren Butler à Istanbul, Jonny Hogg à Ankara; Simon Carraud, Jean-Stéphane Brosse et Bertrand Boucey pour le service français)

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