Le Bondy Blog donne une voix à la banlieue

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par Patrick Vignal

BONDY, Seine-Saint-Denis (Reuters) - Une rue tranquille bordée de pavillons en meulière qui fleure la banlieue à l'ancienne. C'est là, dans des locaux anonymes, que bat le coeur du Bondy Blog, un média innovant né dans le sillage des émeutes de 2005 qui ont embrasé les cités toute proches.

Le mardi, c'est conférence de rédaction. Assis autour d'une grande table rectangulaire, une quinzaine de blogueurs âgés de 15 à 25 ans, dont la plupart résident dans le "9-3", proposent leurs sujets sous l'oreille attentive du directeur, Nordine Nabili.

L'ANC, collectif anti-négrophobie, n'aura pas les honneurs du blog. Trop étriqué, trop sectaire, dit-on autour de la table, où certains regrettent l'époque de mouvements plus fédérateurs, comme SOS Racisme ou Ni putes, ni soumises.

Dans une petite salle juste à côté, trois blogueurs, encadrés de deux journalistes, préparent l'interview de Jean-Luc Mélenchon, qui doit inaugurer une série de rencontres ouvertes au public, dans un café de Bondy, entre des candidats à la présidentielle et la rédaction.

Ces débats sont télévisés et prennent place, avec des reportages, dans une émission mensuelle de 52 minutes entièrement fabriquée par les jeunes du Bondy Blog et diffusée sur la chaîne LCP.

Faudra-t-il convier Marine Le Pen ? On s'interroge. "Journalistiquement, c'est intéressant, mais on ne veut pas provoquer une émeute", fait valoir Edouard Zambeaux, l'un des journalistes qui assistent les blogueurs.

Autre initiative, un "Tour de France des quartiers", avec des reportages de quelques jours pour voir comment ces quartiers vivent à l'heure de la campagne présidentielle.

"Le rôle du Bondy Blog dans la campagne, c'est un peu d'être un caillou dans la chaussure des candidats", dit Nordine Nabili.

THERMOMÈTRE

Le Bondy Blog a été créé en novembre 2005, dans le tumulte des émeutes, par le magazine suisse L'Hebdo, qui s'est retiré trois mois plus tard et a laissé ce média en ligne, dont l'objectif est de raconter les banlieues et de faire entendre leur voix dans le débat national, voler de ses propres ailes.

"On n'est pas les porte-parole de la banlieue mais on est, je pense, un thermomètre", explique Nordine Nabili. "On raconte des faits, on va plus sur des questions sociales, d'identité, de religion, de violence. On essaye de raconter le quotidien tel que les jeunes le vivent en n'étant ni dans l'hystérie, ni dans le pathos."

En 2007, fort d'un partenariat avec Yahoo pour couvrir la campagne présidentielle, le Bondy Blog a atteint une audience cumulée de 200.000 visiteurs par mois en moyenne.

Après un détour par le site du quotidien gratuit 20 Minutes, le Bondy Blog est à nouveau hébergé, depuis novembre 2009, par Yahoo, qui lui verse 4.000 euros par mois, soit 50.000 euros par an. La moitié de son financement, l'autre étant assurée par une subvention annuelle de 50.000 euros versée par l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (Acsé). Les blogueurs sont payés, 40 euros la pige.

Yahoo créera un blog spécifique sur la présidentielle de 2012, sur lequel figureront tous les articles du Bondy Blog en relatant.

"Quand vous irez sur Yahoo, vous aurez l'article de L'Express, la dépêche de Reuters, celle de l'AFP et nos articles", explique fièrement Nordine Nabili. "C'est une grosse responsabilité pour les mômes mais on veille à ce qu'ils gardent leur fraîcheur".

L'expérience du Bondy Blog a connu un sérieux accroc en octobre 2010 lorsqu'il a publié le récit d'un jeune qui prétendait avoir été présent sur les lieux du drame ayant causé la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005 - l'incident qui a déclenché les émeutes.

Il s'agissait d'un faux témoignage.

"On s'est fait manipuler de bonne foi", explique Nordine Nabili. "On a fait notre petit mea culpa, on a supprimé le papier. Sur 600 articles par an, il y a eu un problème en cinq ans. Aucun blogueur n'a inventé une histoire, il n'y a jamais eu de plagiat."

VACANCES AU MAROC

Parfois maladroit quand il traite de l'actualité la plus chaude, le Bondy Blog est plus émouvant lorsqu'il relate le quotidien des jeunes de banlieue, comme cette chronique de Jasmin Nahar, 16 ans, qui raconte ses vacances au Maroc, dans la maison de ses grands-parents, et ses retrouvailles sans chaleur avec une cousine.

Les deux amies d'enfance devenues adolescentes n'ont plus grand-chose à se dire. "On ne grandit pas de la même façon de l'autre côté de la Méditerranée", constate tristement Jasmin.

Média d'un univers où les médias n'ont pas bonne presse, le Bondy Blog joue, de bonne grâce, le rôle de passerelle entre la banlieue et le reste du monde.

"On accepte de servir d'intermédiaire pour les médias mais on a parfois des propositions hallucinantes qu'on refuse", explique Nordine Nabili, qui reçoit aussi souvent des coups de téléphone de cabinets de ministres ou de personnalités politiques.

"On n'est pas non plus l'office de tourisme des banlieues ou une agence de casting", ajoute-t-il. "Le Bondy Blog est toujours face à la difficulté d'être instrumentalisé ou d'être perçu comme un porte-parole".

Le Bondy Blog a aussi ses limites. Conçu par l'élite des banlieues, il intéresse paradoxalement peu les populations auxquelles il donne la parole.

"On est une fenêtre sur les quartiers mais je ne pense pas qu'on ait une audience dans les quartiers proprement dits", regrette Nordine Nabili. "Nul n'est prophète en son pays".

S'il a peu d'audience en banlieue, il y a aussi peu de concurrents et n'a pas vraiment fait d'émules.

L'aventure est belle, cependant.

"L'histoire est tellement forte", conclut Nordine Nabili. "Elle est liée aux émeutes, avec des étrangers, des Suisses, qui sont venus faire la leçon aux Français. Si ça ne marche pas, il y a une véritable indulgence, et si ça marche, on est des singes savants."

Edité par Yves Clarisse

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