La tuerie de Toulouse change la campagne, dit un politologue

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par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - La tuerie de Toulouse, dans laquelle trois enfants juifs et le père de deux d'entre eux ont péri lundi, constitue un tel traumatisme que la campagne présidentielle française en sera profondément affectée, prédit le politologue Dominique Reynié.

Pour ce professeur de l'Institut de sciences politiques de Paris, ce "passage à l'acte" s'inscrit dans une montée générale du populisme en Europe.

"Je suis convaincu que c'est un événement majeur qui va complètement réorienter la campagne", dit-il dans une interview à Reuters. "Ce qui a eu lieu jusqu'à présent va être quasiment effacé et une autre campagne va commencer."

"C'est un traumatisme considérable et nous sommes si près du premier tour que la société française dans son ensemble n'aura pas le temps de dépasser ce drame avant d'aller voter."

A 34 jours du premier tour de l'élection présidentielle, le 22 avril, l'attaque d'une école juive de Toulouse par un homme armé, qui pourrait aussi être l'assassin de trois militaires, dont deux musulmans et un antillais à Toulouse et à Montauban, a fait tomber une chape d'horreur sur la campagne présidentielle.

Plusieurs candidats, dont les deux principaux adversaires, le président sortant, Nicolas Sarkozy, et le socialiste François Hollande, ont bouleversé leur agenda pour aller sur place.

Pour Dominique Reynié, un tel événement appelle l'expression d'une "très forte unité nationale".

"Les Français seraient scandalisés s'il n'en était pas ainsi", explique-t-il. "Cet élan de solidarité et de compassion va déterminer la semaine qui vient. Ça va être très difficile de faire vivre les clivages comme ils ont vécu jusque-là."

"Le ton de la campagne ne pourra pas être le même", ajoute-t-il. "La campagne a été dominée par un ton extrêmement agressif et une rhétorique populiste très présente. Cette rhétorique va devoir cesser. Il va y avoir une demande d'apaisement."

Pour cet analyste, le discours des candidats va ainsi devoir "baisser en intensité" et devenir un discours consensuel, de compromis et d'explication "froide et rationnelle".

RÉCUPÉRATION INTERDITE

"On a eu jusqu'à présent une confrontation sans débat. Il faudra maintenant qu'on ait un débat, parce qu'on ne pourra plus se permettre, dans les trois semaines avant le premier tour, d'envolées à l'emporte-pièce, de saillies rhétoriques, de formules menaçantes ou de discours clivants", souligne-t-il.

L'exercice risque de s'avérer compliqué pour les candidats dans la mesure où l'élection présidentielle est justement "une élection qui clive", estime cependant Dominique Reynié.

Mais les candidats qui ne tiendront pas compte de la demande d'apaisement de l'opinion ou tenteront d'instrumentaliser le drame de Toulouse seront "incompris par les Français", dit-il.

"La récupération et l'instrumentalisation sont interdites. Celui qui dérogera sera puni, parce qu'on touche à des choses qui sont au-dessus de l'élection, pour les Français."

Dominique Reynié, qui étudie la montée du populisme en Europe, redoutait un "passage à l'acte" en France comme il y en a déjà eu en Italie, en Allemagne et en Norvège, dans un climat général qu'il juge "malsain".

En juillet, un militant islamophobe norvégien de 33 ans, Anders Behring Breivik, a tué 77 personnes. Il se présente comme un "templier" en croisade contre le multiculturalisme.

En décembre, un Italien de 50 ans proche de l'extrême-droite a tué deux vendeurs de rue sénégalais et en a blessé trois autres en plein coeur de Florence. En Allemagne, des néo-nazis sont soupçonnés d'avoir tué huit immigrés turcs et un Grec.

"Quand tout le discours s'enflamme, il y a toujours des risques de favoriser le passage à l'acte", explique Dominique Reynié, même s'il estime que la fusillade de Toulouse relève sans doute plus d'une "forme de folie" que du militantisme.

"On est dans une pathologie meurtrière liée à des fantasmes sur l'immigration et sur l'antisémitisme, qui sont alimentés un peu par tout le monde", fait-il valoir.

"Entre les grandes controverses sur le multiculturalisme, les sorties délirantes sur le pouvoir de la finance ou l'ennemi sans visage ou 'je suis le bruit, la fureur et le fracas', je renvoie tout le monde dos-à-dos", ajoute Dominique Reynié.

Edité par Yves Clarisse

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