La stratégie d'Obama en Irak suscite le doute

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par Matt Spetalnick WASHINGTON, 9 août (Reuters) - L'aviation américaine a mené vendredi ses premières frappes ciblées contre les djihadistes de l'Etat islamique dans le nord de l'Irak mais la stratégie décidée par Barack Obama suscite des doutes aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de son administration. Après des mois passés à repousser l'idée même d'un engagement militaire direct dans la crise irakienne, le président américain a fini par autoriser des bombardements pour enrayer la progression des insurgés sunnites vers Erbil, la capitale du Kurdistan autonome irakien, protéger les intérêts américains et venir au secours des minorités religieuses yazidis et chrétiennes menacées par l'Etat islamique. Lui qui avait fait campagne en 2008 sur la promesse de mettre un terme à la guerre en Irak et a rapatrié les troupes fin 2011 a donc réengagé l'armée américaine tout en bordant cette intervention: il n'est pas question, a-t-il affirmé, que les Etats-Unis se laissent entraîner dans une nouvelle guerre. Mais cette opération limitée à des frappes aérienne est-elle de nature à changer la donne ? La question tourne en boucle depuis son allocution jeudi soir dans la State Dining Room de la Maison blanche. Pour Ryan Crocker, ambassadeur américain à Bagdad de 2007 à 2009, la réponse est claire: "Deux chasseurs FA-18 larguant des bombes de 250 kg sur des pièces d'artillerie ne vont pas inverser le cours de ce conflit", dit-il. "J'ignore quelle est notre stratégie." Dans l'entourage du président, on espère que ces frappes aériennes vont redonner du temps pour réarmer les peshmerga, les combattants kurdes désormais en première ligne face aux djihadistes, et permettre à l'armée irakienne, mise en déroute début juin, de se réorganiser. Elles pourraient aussi renforcer les pressions qu'exerce Washington sur Bagdad pour parvenir à la mise en place d'un gouvernement "inclusif" prenant en compte toutes les communautés irakiennes, quitte à se séparer du Premier ministre, le chiite Nouri al Maliki, accusé d'avoir attisé les tensions confessionnelles en menant une politique sectaire. AU PIED DU MUR ? Vendredi, le porte-parole de la Maison blanche, Josh Earnest, a indiqué qu'Obama n'avait pas fixé de calendrier définitif pour un arrêt des opérations. La durée de la campagne aérienne dépendra de l'évolution de la situation. Mais certains responsables de l'administration américaine font part en privé de leur incertitude quant aux objectifs de l'intervention et d'un éventuel plan de sortie. Les circonstances même dans lesquelles Obama a ordonné ces frappes aériennes, lui qui avait renoncé in extremis l'été dernier à bombarder des objectifs du régime de Bachar al Assad en Syrie, pourtant accusé d'avoir franchi une "ligne rouge" en recourant à des armes chimiques, font débat. "Je ne sais pas s'il a été entraîné dans cette histoire à son corps défendant, mais d'une certaine manière le président a été mis au pied du mur et contraint de passer à l'action", estime ainsi Frederic Hof, ancien spécialiste du Moyen-Orient au département d'Etat lors du premier mandat d'Obama. En début de semaine, alors qu'il présidait un sommet Afrique/Etats-Unis à Washington, Obama a été régulièrement tenu informé de l'évolution de la situation en Irak. L'effondrement des lignes de défense avancées des Kurdes, à partir du week-end dernier, et les appels internationaux pour éviter une catastrophe humanitaire parmi les dizaines de milliers d'Irakiens yazidis menacés par l'Etat islamique ont sans doute pesé lourd dans la balance. L'EXEMPLE LIBYEN ? Sans aller jusqu'à fixer une "ligne rouge - le précédent syrien a refroidi les ardeurs de l'administration américaine -, un haut responsable explique que l'exécutif avait un "marqueur": la protection des personnels et installations américaines en Irak qui, dit-il, "inclut naturellement ces deux villes stratégiquement très importantes que sont Erbil et Bagdad". Mais pour certains, les paramètres annoncés par Obama - protéger les Américains présents en Irak et éviter "un génocide potentiel" - manquent de clarté. Au Congrès, des élus républicains ont réclamé que le président expose sa stratégie à long terme. Ken Pollack, un ancien de la CIA et de la Maison blanche aujourd'hui chercheur à la Brookings Institution, un centre d'études de Washington, estime que la mission en Irak ressemble assez à l'intervention en Libye en 2011. Obama, avec ses alliés français et britannique, avait alors promis de protéger la population de Benghazi face au risque de massacres par les forces loyales à Mouammar Kadhafi. Beaucoup d'observateurs s'attendaient alors à une campagne aérienne massive suivie d'un effort de reconstruction. Au lieu de quoi les Etats-Unis avaient choisi de "diriger de l'arrière" ("leading from behind"). Et lorsque Kadhafi est tombé, poursuit Ken Pollack, "nous nous sommes tout bonnement retirés". Les commandants de l'Etat islamique pourraient décider d'une pause dans leur offensive et attendre pour éviter les frappes. Ryan Crocker les voit même se détourner dans l'immédiat de l'objectif d'Erbil et se concentrer sur d'autres cibles, comme la Jordanie ou l'Arabie saoudite. "Ils vont commencer à regarder au-delà des frontières. Pour eux, les frontières saoudiennes et jordaniennes n'ont pas plus de réalité que les frontières syriennes et irakiennes", dit-il. (avec Warren Strobel, Patricia Zengerle, Arshad Mohammed et Roberta Rampton à Washington and David Rohde à New York; Henri-Pierre André pour le service français)

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