La sous-traitance aéronautique peine à recruter et à se financer

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par Jean Décotte

TOULOUSE (Reuters) - Les sous-traitants français de l'aéronautique bénéficient depuis plusieurs mois de la montée en cadence opérée par Airbus, mais certains fournisseurs pourraient provoquer des goulets d'étranglement par manque de fonds de roulement et de personnel qualifié à embaucher, estiment des acteurs de la filière.

L'avionneur européen, filiale d'EADS, a enregistré en 2011 1.419 commandes nettes -un record- et prévoit en conséquence d'augmenter les cadences de production pour livrer 570 appareils en 2012, après 534 en 2011.

Or, parmi ses sous-traitants, nombre de petites entreprises du Sud-Ouest pourraient peiner à suivre ce rythme malgré les solides perspectives du marché aéronautique.

"Il y a un risque de plafonnement, un risque de goulets d'étranglement vu que tous les grands donneurs d'ordre augmentent leurs cadences en même temps", pointe Thierry Voiriot, président du comité Aéro-PME au sein du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas).

Deux difficultés principales sont avancées par les professionnels du secteur: le manque de fonds de roulement, lié notamment à la frilosité des organismes de crédit, ainsi que la pénurie de personnels qualifiés sur certains métiers.

"On était retombé à un niveau (de production) relativement bas à cause de la crise et des retards de certains programmes", ce qui a pesé sur la trésorerie des entreprises, note Thierry Voiriot, faisant état d'une "très grande réticence du tissu bancaire à financer (le secteur)".

"PROBLÈME DE CAPACITÉ"

Fabrice Brégier, numéro deux d'Airbus qui doit devenir président exécutif de l'avionneur en juin, s'en est pris à plusieurs reprises aux banques ces derniers mois, les accusant de ne pas soutenir suffisamment les PME d'un secteur en pleine croissance.

"Les banques travaillent sur la base du passé, même face à des entreprises à forte croissance. Elles travaillent avec un an de retard", déplore également Serge Assorin, PDG de SudAero, une entreprise de la région toulousaine qui emploie 75 salariés et compte en embaucher 25 de plus en ouvrant un nouveau site.

"Il y a des difficultés à suivre, on va vers un problème de capacité, c'est clair", juge-t-il, plaidant pour des octrois de crédits davantage basés sur les perspectives des PME.

Pour Mikel Charritton, directeur général du groupe Lauak (430 salariés), les logiques de l'industrie et de la banque sont différentes.

"(Dans l'aéronautique), le retour sur investissement se fait à moyen et long terme. Mais les banques ne sont pas dans cette logique-là, elles souhaitent surtout des rendements quasi-immédiats", relève-t-il.

Dans une interview à Reuters, Didier Katzenmayer, responsable de la chaîne d'approvisionnement chez Airbus, a évalué mercredi à "plusieurs centaines de millions d'euros" les besoins en financements des sous-traitants de la filière.

Pour donner un coup de pouce à la trésorerie des PME, les grands donneurs d'ordre de l'aéronautique envisagent de s'engager à fournir davantage de visibilité aux carnets de commande de leurs sous-traitants, indique Thierry Voiriot, qui promet une initiative en ce sens "dans quelques semaines ou quelques mois".

Certains fournisseurs ont fait alliance: avec le soutien d'Airbus et de l'Etat français, dix PME se sont rassemblées au sein d'une centrale d'achat, Aero Trade, qui leur permet d'acheter en commun les matières premières qu'Airbus arrête progressivement de fournir à ses sous-traitants.

En 2012, Aero Trade prévoit d'acheter environ 50 millions d'euros de matériaux, notamment de l'aluminium, de l'acier et du titane, un chiffre qui devrait grimper à au moins 300 millions d'euros d'ici 2016.

"BARBICHETTE"

Selon Serge Assorin de SudAero, qui préside aussi Aero Trade, ces PME envisagent désormais de s'allier pour résoudre l'autre grand problème du secteur: la formation de personnel qualifié.

"Il s'agit de trouver les personnes nécessaires par l'intermédiaire du réseau Aero Trade. Ce n'est pas parce qu'on est concurrents qu'on n'a pas des besoins communs", explique-t-il.

De son côté, Thierry Voiriot constate une "inadéquation entre l'offre et la demande" sur le marché de l'emploi.

"En 2011, la filière a embauché 13.000 personnes. Elle aurait pu en embaucher 16.000. Et c'est toujours le cas aujourd'hui", note celui qui est aussi président du fabricant de filtres Rellumix.

"Chez Rellumix, je n'ai pas pu répondre à certaines affaires, parce que je savais que je n'aurai pas assez de personnel", poursuit-il, soulignant qu'il n'y a pas de solution à court terme.

Les acteurs du secteur déplorent tous "la mauvaise réputation de la mécanique", qui ne permet pas d'attirer suffisamment de jeunes vers ces métiers "en tension", chaudronnier, soudeur, monteur, électricien...

En outre, les PME pâtissent de l'attrait des grands groupes comme Airbus, Safran ou Thales, qui "assèchent le marché".

Et là où les grands groupes peuvent se permettre de mobiliser des employés expérimentés pour accompagner des recrues insuffisamment spécialisées, via des tutorats par exemple, les petites entreprises ne peuvent pas suivre.

"Il est très difficile pour un donneur d'ordre de changer de fournisseur, donc il est de son intérêt que les PME fonctionnent", rappelle Thierry Voiriot. "Tout le monde se tient par la barbichette."

Edité par Jean-Michel Bélot

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  • T20 le mercredi 9 mai 2012 à 18:55

    J'embauche: moins de 35 ans + Bac+5 + 5 ans d'expérience...

  • papymujo le mercredi 9 mai 2012 à 18:50

    C'est du sabotage: