La sécurité, poule aux oeufs d'or des groupes de défense

le
0
LES GROUPES DE DÉFENSE PARIENT SUR LE MARCHÉ DE LA SÉCURITÉ
LES GROUPES DE DÉFENSE PARIENT SUR LE MARCHÉ DE LA SÉCURITÉ

par Cyril Altmeyer

PARIS (Reuters) - Attaques terroristes, guerre informatique, surveillance de sites critiques : les groupes de défense parient sur la multiplication des risques et la demande de protection accrue pour utiliser leur savoir-faire dans le lucratif marché de la sécurité au moment où les budgets militaires font les frais de l'austérité.

Les spécialistes des équipements destinés aux armées comme EADS, Thales et Safran utilisent leur maîtrise de logiciels militaires complexes pour sécuriser des frontières interminables, des villes entières ou des centrales nucléaires.

Les entreprises occidentales, en quête de relais de croissance dans le monde, investissent de plus en plus dans des pays où la sécurité peut être aléatoire, comme l'a montré la récente prise d'otages sur un site gazier à In Amenas, en Algérie.

"La croissance restant limitée en Europe, les entreprises vont chercher des marchés à l'étranger, y compris dans des pays parfois instables voire dangereux pour le personnel et dans d'autres qui n'hésitent pas à copier certaines technologies", note Guillaume Rochard, associé au sein du cabinet PricewaterhouseCoopers.

Frost & Sullivan estime de son côté que le marché mondial de la sécurité représentera 200 milliards de dollars en 2020 contre 140 milliards actuellement, sans prendre en compte la cybersécurité.

Face aux groupes américains, les sociétés européennes bénéficient des restrictions pesant pour l'instant sur les exportations de systèmes de sécurité américains, qui pourraient toutefois être assouplies, note Guy Anderson, analyste aérospatiale et défense au sein du cabinet IHS Jane's.

"Les entreprises américaines profitent, elles, du fait qu'elles sont sur le premier marché mondial et sont soutenues par la seule vraie superpuissance du monde", dit-il. "L'Europe est loin d'être hors jeu mais la compétition sera intense."

Les groupes européens, parmi lesquels figurent également BAE Systems et Selex, filiale de Finmeccanica, ont pour concurrents les géants américains de la défense comme Boeing, Lockheed Martin, General Dynamics et Northrop Grumman.

CODES SECRETS

Cassidian, le pôle défense et sécurité d'EADS, évalue à environ 5% par an le rythme de croissance du marché de la sécurité en Europe d'ici 2015-2016, grâce à la demande accrue des populations et aux progrès technologiques permettant de proposer des systèmes de sécurité inimaginables il y a encore dix ans.

"Pour sécuriser une base aérienne, on n'est pas très loin de la sécurisation d'une centrale nucléaire", note Luc Boureau, directeur général délégué de Cassidian en France.

Les codes secrets que l'on saisit pour retirer de l'argent à un distributeur automatique sont sept fois sur dix sécurisés par des chiffreurs de Thales sur la base de technologies militaires.

L'utilisation de ces technologies de pointe peut avoir des motifs plus futiles, comme les sociétés de marketing qui recourent au "big data" - la détection des signaux faibles dans des montagnes de données emmagasinées par les serveurs - pour détecter les comportements des consommateurs.

Mais les groupes de défense, habitués dans leur métier d'origine à des clients gouvernementaux stables et à des contrats à long terme, doivent apprivoiser un secteur de la sécurité naissant et donc peu structuré.

"On a toujours des clients qui achètent des systèmes par petits bouts, un jour des caméras puis un jour autre chose. Avoir des clients matures dans ce domaine-là, c'est assez rare", souligne Marc Darmon, responsable des systèmes d'informations critiques et des communications sécurisées chez Thales.

Le groupe a obtenu en 2009 avec l'opérateur télécoms Telmex le contrat de vidéo surveillance de Mexico, considérée comme l'une des villes les plus dangereuses du monde. Thales parle d'une baisse du taux de criminalité et une division par trois du temps de réponse des secours depuis la mise en place de son système.

Pour être vraiment efficaces, les groupes de défense et de sécurité doivent en effet se montrer capables d'intégrer des systèmes de surveillance et pas seulement d'installer des caméras partout.

Mais même face à une menace démultipliée par l'explosion du terrorisme depuis le 11 septembre 2001, les gouvernements se retrouvent pris en tenaille entre principe de précaution et frilosité budgétaire.

"Les gouvernements n'ont pas forcément envie d'investir dans la sécurité parce que ce n'est pas toujours considéré comme un moyen de gagner des voix", note Steven Webb, analyste chez Frost & Sullivan.

Les vrais bons clients se trouvent donc dans les pays émergents. Abou Dhabi, qui veut concurrencer les grandes capitales financières du monde, n'hésite pas à sortir son impressionnant carnet de chèques pour se doter de systèmes de surveillance dernier cri et rassurer ainsi les investisseurs désireux de s'installer dans l'émirat.

Dans les aéroports aussi, les investissements en Amérique du Nord et en Europe restent désormais relativement stables. La croissance se trouve en Chine, qui construit de nombreux aéroports pour faire face au développement exponentiel de son trafic aérien attendu dans les prochaines années.

C'est l'un des domaines de prédilection de Morpho, division sécurité de Safran, qui propose pour les aéroports des systèmes de détection d'explosifs, d'identification des personnes, de contrôle aux frontières et d'accès aux zones sécurisées.

ATTAQUES SILENCIEUSES

Mais s'il y a un secteur qui explose sur tous les continents, c'est celui de la cybersécurité, en particulier avec le développement des moyens de communication mobiles au sein des entreprises.

PwC anticipe pour ce segment un rythme de croissance d'environ 10% par an d'ici au milieu de la décennie, par rapport à un marché mondial de quelque 60 milliards de dollars en 2011.

Entrer dans un système pour faire fuir des données, y introduire de fausses informations, insérer un virus qui détruit un réseau d'ordinateurs : le nombre et le genre d'attaques se multiplient sans cesse.

"Le temps moyen pour se rendre compte d'une attaque, c'est plus d'un an. Pendant ce temps, il peut y avoir des dégâts", explique Luc Boureau, de Cassidian.

La division d'EADS sert des gouvernements et moins d'une dizaine de sociétés du CAC 40. Certaines entreprises demandent au départ qu'un organisme externe atteste qu'elles n'ont pas été attaquées. Le plus souvent, elles l'ont déjà été et ne s'en sont pas rendu compte, ajoute Luc Boureau.

"La protection, ce n'est pas la ligne Maginot, c'est une surveillance permanente du système. On ne peut pas simplement fermer le réseau", souligne de son côté Marc Darmon (Thales).

Le "cloud computing" - ensemble de serveurs stockant des données à distance - est sûr à condition de demeurer sur le territoire national, soulignent des experts du secteur.

La France s'est dotée en 2012 de deux sociétés de "cloud computing" dont la Caisse des dépôts (CDC) détient un tiers du capital. L'une, Cloudwatt, allie Orange et Thales, tandis que l'autre, Numergy, est soutenue par un tandem constitué de SFR (groupe Vivendi) et du groupe informatique Bull.

Edité par Dominique Rodriguez

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant