La seconde main s'offre une nouvelle jeunesse

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PROGRESSION DU MARCHÉ DE L'OCCASION EN FRANCE
PROGRESSION DU MARCHÉ DE L'OCCASION EN FRANCE

par Myriam Rivet

PARIS (Reuters) - Au milieu de la cohue, un père de famille armé de son mètre tente de mesurer une mezzanine. Quelques mètres plus loin, une vieille dame passe en revue une pile d'assiettes sous une enseigne "A table !". Dans un autre coin de cet ancien marché couvert, une grappe de jeunes femmes tente de dénicher la perle rare dans un boudoir baptisé "La Parisienne chic".

En ce samedi de novembre, près de 300 personnes ont envahi le Bric-à-brac Riquet d'Emmaüs Défi dès l'ouverture.

L'association d'insertion a investi l'ancien marché Riquet dans le XIXe arrondissement de Paris, un quartier populaire et cosmopolite du nord de la capitale et, depuis son ouverture en septembre, une foule de Parisiens se presse chaque samedi dans ce hangar de 4.000 m2, dont 900 m2 sont réservés à la vente.

"Tous les samedis, c'est l'affluence, c'est comme les soldes au Galeries Lafayette", dit Charles-Edouard Vincent, directeur d'Emmaüs Défi. "C'est un très gros succès à tous points du vue". D'abord du fait de la création de 120 emplois pour des personnes qui se trouvaient en grande difficulté, "notre vraie finalité", mais aussi parce que cette entreprise répond à un besoin réel.

Les deux tiers des clients de ce Bric-à-brac sont en effet des personnes dans le besoin qui ne pourraient pas s'équiper sans les objets à prix bas proposés - on peut trouver un réfrigérateur à 20 euros - et là encore, il s'agit d'une des missions premières d'Emmaüs, explique Charles-Edouard Vincent.

"On vient souvent, parce qu'on n'a pas d'argent pour acheter du neuf, c'est la crise pour tout le monde", déclare un quinquagénaire tenant à garder l'anonymat qui quitte le magasin muni d'une table d'appoint en compagnie de son épouse, une guitare sous le bras.

LA CRISE, MAIS PAS SEULEMENT

De fait, crise oblige, le marché de l'occasion a enregistré une forte progression au cours des dernières années en France.

Selon une enquête réalisée par Ipsos pour l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), 70% des Français affirmaient en 2010 avoir déjà acheté des produits d'occasion, contre seulement 59% en 2004.

Cette démocratisation de la seconde main ne se réduit pas pour autant à un mode de consommation "de nécessité" pour les plus modestes et concerne désormais - à des degrés divers - toutes les catégories socioprofessionnelles, même si l'aspect financier en constitue le principal moteur.

La volonté de faire des économies représente en effet une motivation importante pour 87% des consommateurs achetant d'occasion interrogés dans le cadre d'une enquête de l'Observatoire société et consommation (Obsoco) sur les consommations émergentes publiée la semaine dernière.

Mais pour Philippe Moati, cofondateur de cet institut, la banalisation de la seconde main s'explique surtout par le fait qu'internet - désormais vecteur de 44% des achats d'occasion - a grandement facilité les transactions entre particuliers. "On est passé dans une autre dimension que celle de la petite annonce chez le boulanger ou dans le journal", relève-t-il.

DONNER UNE SECONDE VIE AUX OBJETS

Entre 2007 et 2011, la proportion de Français ayant déjà acheté un produit en ligne est passée de 27% à 33%, la revente d'occasion sur internet connaissant une véritable explosion (de 15,5% à 38,3%), d'après le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc).

Les sites dont au moins une part de l'activité porte sur l'occasion comme Amazon, PriceMinister ou eBay, de même que la plate-forme de petites annonces Le bon coin, figurent régulièrement parmi les plus fréquentés par les internautes français.

Avec ces services en ligne, l'offre s'est élargie au delà des créneaux traditionnels de l'occasion : voitures, livres, DVD et autres jeux vidéo ou encore meubles anciens, objets de décoration design et vêtements "vintage" qui ont fait les beaux jours des brocantes et friperies "à l'ancienne".

Le mobilier en kit côtoie désormais les produits de la vie courante, l'électroménager, les articles de sports et de loisirs, les vêtements pour enfants et articles de puériculture... et même les robes de mariée.

L'émergence de ces sites internet a contribué à médiatiser et à relancer l'ensemble du secteur de l'occasion, qui ne bénéficie pas seulement d'une volonté de "consommer malin".

L'ÉCOLOGIE AUSSI

L'argument de la protection de l'environnement arrive ainsi en deuxième position des motivations des acheteurs d'occasions interrogés par l'Obsoco, qui sont 70% à citer cet aspect.

"Une petite partie des personnes qui viennent à notre bric-à-brac, entre 3% et 5% environ, viennent également par choix de solidarité et surtout écologique", dit Charles-Edouard Vincent.

"C'est un véritable cocktail de motivations et c'est justement ça qui fait que ça marche autant : on redécouvre le plaisir de consommer sous une nouvelle forme en dénichant une bonne affaire et en négociant, on fait des économies et en même temps on réalise un geste citoyen en adoptant une manière plus responsable de consommer, en donnant une deuxième, voire une troisième vie aux objets", relève Philippe Moati.

La promotion de cette "seconde vie" des objets, qui permettrait de réduire la production de déchets de près de 13 kg par personne et par an, est d'ailleurs le thème mis en avant par l'Ademe à l'occasion de la quatrième édition de la semaine européenne de réduction des déchets, du 17 au 25 novembre.

En dépit de cette prise de conscience écologique, la décroissance n'est pas à l'ordre du jour et selon l'Obsoco, les adeptes de la seconde main ou des autres modes de consommation émergents - comme le troc, l'emprunt ou l'achat groupé par exemple - ne remettent pas en cause la société de consommation en tant que telle.

"Au contraire, pour la majorité des gens, c'est une manière d'hyperconsommer dans un contexte qui n'y est pas propice, peut-être en se donnant bonne conscience", souligne Philippe Moati.

On observe en revanche un changement dans la relation aux objets. Selon le Crédoc, la proportion de Français déclarant avoir déjà acheté un produit neuf en envisageant le revendre est ainsi passée de 12% à 30% entre 2009 et 2011.

"Un réel changement du rapport à l'objet est à l'oeuvre, avec une dissociation entre la jouissance d'un produit et sa propriété", explique Philippe Moati, pour qui on s'oriente désormais vers une économie d'usage et une entrée dans l'ère de la "propriété provisoire".

Edité par Yves Clarisse

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