La promesse d'un gaz de houille "made in France" menacée

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FREINS À L'EXPLORATION DU GAZ DE HOUILLE EN FRANCE
FREINS À L'EXPLORATION DU GAZ DE HOUILLE EN FRANCE

par Muriel Boselli

FREYMING-MERLEBACH, Moselle (Reuters) - L'exploration en Lorraine du gaz de houille, tant vantée par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg pour relancer la compétitivité française, risque d'être bloquée sans un renouvellement des permis qui arrivent bientôt à expiration.

Au-delà des lenteurs administratives, cette situation est la conséquence des divisions qui règnent au sein du gouvernement sur la place des énergies fossiles, disent des experts.

Dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, les plus "verts" parient sur une France moins dépendante du pétrole et du gaz, tandis qu'un courant productiviste bataille pour les énergies compétitives au nom de la croissance et de l'emploi.

Lancer une activité minière consensuelle pourrait également être une stratégie destinée à préparer l'opinion à une exploitation des gaz de schiste en France, où les réserves seraient les deuxièmes d'Europe, estiment des experts.

Le gaz de houille ne fait pas systématiquement appel à la fracturation hydraulique, interdite en France depuis juillet 2011 en raison notamment des risques que cette technique d'extraction fait courir à l'environnement mais aussi des énormes quantités d'eau qu'elle mobilise.

Pour Arnaud Montebourg, le gaz de houille - ou grisou - sera la solution pour éviter les délocalisations.

"Il existe aujourd'hui de manière inexploitée dans les anciennes mines de charbon du gaz qui est du méthane, le fameux grisou, qui était l'ennemi tant redouté des mineurs", déclarait-il lors de ses voeux à la presse en janvier.

"C'est le gaz made in France", ajoutait-il, précisant que la production allait pouvoir débuter d'ici quelques années.

"SITUATION CATASTROPHIQUE"

Aux Etats-Unis, ce gaz contribue déjà à 10% de la production gazière tandis qu'elle devrait prendre une part croissante en Australie, en Chine et au Canada, explique Laszlo Varro, en charge du gaz à l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

Mais dans son bureau de Freyming-Merlebach, situé au coeur du bassin houiller de Lorraine, Frédéric Briens, directeur-général d'European Gas Limited (EGL) n'est pas si optimiste.

Sa société veut en effet poursuivre les forages pour confirmer sa première estimation, allant de 5 à 10 années de consommation française de gaz, mais sur les deux permis attribués, l'un est périmé depuis fin 2011 et le second arrivera à terme en 2013.

"La situation est assez dramatique", dit Frédéric Briens, 53 ans, revenu en Lorraine en 2011 après un essai raté de trouver du gaz de houille dans la région dans les années 1990.

"Ça va être une période très difficile car il est compliqué d'engager des dépenses lorsque vous n'avez aucune garantie. Depuis qu'il y a eu toute cette polémique sur les gaz de schiste il n'y a plus rien qui bouge", ajoute-t-il.

Malgré ses demandes répétées, Frédéric Briens dit ne pas avoir obtenu de rendez-vous avec le ministère de l'Energie, qui doit apporter avec le ministère d'Arnaud Montebourg son accord à tout permis d'exploration ou d'exploitation d'hydrocarbures.

Le ministère de l'Energie évoque des lenteurs administratives et précise que l'instruction de certains permis est en cours au Conseil général de l'Economie (CGEIET), l'ancien Conseil des Mines.

"Ces instructions sont menées sans a priori et elles suivent leur cours. Delphine Batho a une attitude prudente", indique-t-on au ministère de l'Energie, précisant que la réforme du code minier, prévue fin 2013, tentera de supprimer ces lenteurs.

UNE PORTE OUVERTE ?

Quelques jours après les annonces d'Arnaud Montebourg, Delphine Batho commandait une étude sur le sujet, afin d'évaluer notamment des impacts environnementaux.

"La démonstration n'a pas encore été faite qu'il y avait une exploitation possible dans des conditions économiquement rentables", disait récemment la ministre.

Selon plusieurs sources industrielles, une raison clé de la résistance de Delphine Batho serait ce que les partisans du gaz de houille décrivent comme un stratagème d'Arnaud Montebourg pour ouvrir la porte à une exploitation des gaz de schiste.

"Ils craignent sans doute, même si ça leur paraîtrait plus facile d'accepter le gaz de houille, que ce soit d'une certaine manière mettre le doigt dans un engrenage", a avancé un expert de l'industrie qui a souhaité rester anonyme.

D'autres voient une posture de communication dans la détermination d'Arnaud Montebourg, qui qualifiait récemment cette ressource de "gaz en marinière".

"Il n'y a pas de doute que c'est un créneau que Montebourg cherche à remplir, à savoir le produire français. On voit bien le créneau symbolique qu'il y a là dedans", estime Daniel Boy, directeur du centre de recherche de Sciences Po Paris (Cevipof).

UN PEU D'ESPOIR EN LORRAINE

A 1.000 mètres de profondeur, le charbon est naturellement poreux et friable en Lorraine, permettant une extraction peu coûteuse, sans avoir recours à la fracturation hydraulique.

"En Lorraine, les opérateurs ont l'espoir que ce gaz puisse s'échapper seul", dit Karim Ben Slimane, chargé de la sécurité minière au Bureau de recherche géologique et minière (BRGM).

"Le potentiel décrit doit être confirmé par trois ou quatre autres forages", ajoute-t-il, au sujet des 200 milliards de mètres cubes de gaz exploitables en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais avancés par EGL.

En France, la demande en électricité est assurée à 75% par les réacteurs nucléaires mais le pays doit importer la quasi totalité des 40 milliards de mètres cube consommés chaque année.

Indexés sur le pétrole, ces contrats de long-terme ont fait bondir d'environ 30% le prix du gaz ces dernières années.

Selon Varro Laszlo, le potentiel du gaz non conventionnel est encore incertain en Europe mais sa légitimité est d'autant plus grande dans les régions très dépendantes des importations.

"Un projet de gaz non conventionnel qui ne serait pas jugé rentable aux Etats-Unis serait toujours pertinent en Europe."

Actuellement, le prix du gaz est trois fois plus élevé en Europe qu'aux Etats-Unis où, en quatre ans à peine, le gaz de schiste a divisé par deux les cours et engagé un processus de réindustralisation dopant la croissance.

Planté devant sa plateforme d'exploration lorraine, Frédéric Briens avance l'absence d'opposition locale au projet d'EGL.

"Ils n'ont que des mauvaises nouvelles ici donc ce projet donne un peu d'espoir", justifie-t-il.

Avec Marion Douet à Paris, édité par Yves Clarisse

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  • jbellet le mardi 19 fév 2013 à 14:06

    depuis le temps qu'on vous dit que les verts n'ont rien a faire dans le gouvernement... décidément Mr Montebourg n'a vraiment pas de chance, le sort s'acharne contre lui

  • cedricdz le mardi 19 fév 2013 à 12:53

    Pourtant pro écologie, je suis d'accord avec le refus du dogmatismes,; Cependant il faut rester prudent et envisager toutes les possibilités d'exploiter ce gaz quitte à faire des compromis et minimiser l'impact sur le long terme.

  • j.delan le mardi 19 fév 2013 à 12:32

    Exploiter nos propres richesses éviterait une partie de notre déficit extérieur, maintiendrai ? créerait de l'emploi en France, mais de cela les verts de veulent pas en entendre parler : ces dogmatiques sont UN des FLEAUX de notre pays

  • manx750 le mardi 19 fév 2013 à 12:16

    Surtout pas d'exploitation : il vaut mieux acheter le gaz à l'Algérie et aux ukrainiens ; sinon comment toucher des pots de vins pour nos élus et partis politiques ? Les Lorrains sont pas très pots de vin et les élus doivent bien survivre !