La police turque déterminée à reprendre la place Taksim

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CONFUSION PLACE TAKSIM, À ISTANBUL
CONFUSION PLACE TAKSIM, À ISTANBUL

par Nick Tattersall et Ayla Jean Yackley

ISTANBUL (Reuters) - La confusion régnait mardi soir sur la place Taksim, berceau du mouvement de contestation contre le gouvernement turc dans le centre d'Istanbul et théâtre pendant toute la journée de violents affrontements entre manifestants et policiers qui ont reçu l'ordre d'agir "jour et nuit" pour les en déloger.

Après une première intervention au petit matin qui a permis de dégager une grande partie de la place, la police anti-émeute a tenté à plusieurs reprises de repousser les derniers milliers de manifestants, sous un déluge de grenades lacrymogènes et avec le soutien de véhicules blindés et de canons à eau.

Mais les protestataires, dont certains ont riposté à coups de pierres et de cocktails Molotov, sont à chaque fois revenus à la charge et au moins plusieurs centaines d'entre eux n'avaient toujours pas capitulé en fin de soirée, retranchés derrière des barricades de fortune et des feux de poubelles.

"Nous allons poursuivre nos actions de manière inlassable, que ce soit le jour ou la nuit, jusqu'à ce que les éléments marginaux soient chassés et que la place soit rouverte au peuple", les a pourtant prévenus le gouverneur d'Istanbul, Huseyin Avni Mutlu, lors d'une brève déclaration télévisée en début de soirée.

Les forces de sécurité étaient de nouveau intervenues un peu plus tôt, alors que les protestataires réclamaient, au son des tambours, la démission du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, dont ils dénoncent la dérive autoritaire et qui leur a demandé de mettre fin immédiatement aux manifestations entamées il y a dix jours.

Les contestataires occupent depuis cette date un campement de fortune à l'intérieur du parc Gezi, qui jouxte la place et qu'ils disent vouloir protéger d'un projet immobilier voulu par le gouvernement islamo-conservateur.

"RÉSISTANCE PARTOUT"

Dans l'après-midi, des policiers ont fait une brève incursion, d'une dizaine de minutes, à l'intérieur du parc, avant de se retirer.

"Chers amis de Gezi. Cette situation ne nous satisfait pas. Nous ne voulons pas intervenir. Nous ne voulons pas vous faire de mal. S'il vous plaît, retirez-vous", a demandé un responsable de la police par haut-parleur.

"Taksim partout, résistance partout", lui ont répondu les manifestants.

Erdogan a redit lui sa détermination à ne pas céder à la pression de la rue. Il a toutefois accepté de recevoir mercredi des représentants des manifestants.

"Ils disent 'le Premier ministre est dur'. Alors que faire ? Est-ce que nous allons nous mettre à genoux devant ces gens-là ?", a déclaré le Premier ministre. "Si vous appelez cela de la dureté, je suis désolé mais Tayyip Erdogan ne changera pas..."

Pour le chef du gouvernement, ce mouvement de contestation constitue une tentative délibérée de nuire à l'image et à l'économie de la Turquie.

"J'invite les manifestants à quitter le parc et je le leur demande en tant que Premier ministre", a dit Erdogan lors d'une réunion du groupe parlementaire de sa formation, le Parti de la Justice et du Développement (AKP).

"L'économie turque est visée à travers ces événements (...) Des efforts destinés à ternir l'image de la Turquie sont mis en oeuvre dans le cadre d'un plan systématique", a-t-il ajouté.

ÉCONOMIE FRAGILISÉE

Le mouvement lancé fin mai pour protéger les arbres du parc Gezi et la place Taksim, lieu hautement symbolique pour la gauche turque, s'est transformé en vaste contestation de l'AKP, au pouvoir depuis 2002.

Après la violente répression policière du 31 mai contre les occupants du parc Gezi et les affrontements des jours qui ont suivi, qui ont abouti à la mort de trois personnes et fait environ 5.000 blessés dans tout le pays, les forces de l'ordre s'étaient tenues à distance de la place Taksim ces derniers jours. Les manifestants en ont profité pour s'installer sur la place, dont ils contrôlaient les accès protégés par des barricades.

Recep Tayyip Erdogan a qualifié à de multiples reprises les manifestants de voyous en défendant la légitimité de son gouvernement démocratiquement élu.

Les manifestants accusent l'AKP de remettre en cause les fondements laïques de la Turquie et de vouloir imposer un carcan religieux à la société. Le président Abdullah Gül a promulgué lundi une loi imposant des restrictions à la vente et à la consommation d'alcool.

Ces troubles ternissent l'image d'une Turquie démocratique et ouverte à l'économie de marché que l'AKP s'emploie à donner au monde depuis une décennie.

La Bourse d'Istanbul a perdu plus de 11% depuis les premières manifestations, le 31 mai. Elle en encore cédé 1,76% mardi.

La livre turque s'est raffermie après l'annonce par la banque centrale qu'elle interviendrait si nécessaire pour soutenir la devise nationale "en raison de la volatilité excessive (...) due à la situation intérieure et internationale depuis un mois".

Le produit intérieur brut (PIB) de la Turquie a augmenté de 3% en rythme annuel au premier trimestre. L'économie turque avait enregistré une croissance de 2,2% l'an dernier.

Avec Daren Butler, Ece Toksabay et Humeyra Pamuk; Jean-Stéphane Brosse, Bertrand Boucey, Guy Kerivel et Tangi Salaün pour le service français

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