La négation du génocide arménien bientôt réprimée

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MANIFESTATION FRANCO-TURQUE À PARIS
MANIFESTATION FRANCO-TURQUE À PARIS

PARIS (Reuters) - Le Parlement français devrait adopter définitivement ce lundi une proposition de loi pénalisant la négation des génocides, notamment celui des Arméniens en 1915 par les Turcs, un geste comparé à une "nouvelle inquisition" par Ankara.

Le Sénat a entamé l'examen de la proposition de loi de la députée UMP Valérie Boyer, que l'Assemblée déjà avait adoptée le 22 décembre, majorité et opposition y étant favorables.

Même s'il ne désigne pas de pays en particulier, ce texte vise clairement la Turquie pour le massacre d'un million et demi d'Arméniens en 1915, qu'Ankara n'a cessé de contester depuis, estimant qu'il revenait aux historiens de trancher.

Le ministre des Relations avec le Parlement, Patrick Ollier, l'a appuyé au nom du gouvernement tout en minimisant sa portée.

"Notre société se doit de lutter contre le poison négationniste, et c'est ce que propose ce texte destiné à remplir un vide juridique", a-t-il déclaré, démentant catégoriquement qu'il s'agisse d'une "loi mémorielle".

La France, a-t-il rappelé, a reconnu deux génocides par la loi : la Shoah en 1990 et le génocide arménien en 2001.

"Or, seule la négation de la Shoah est pénalement réprimée", a-t-il expliqué en estimant que "la liberté d'expression ne peut être le paravent de l'insulte ou de la provocation".

Le vote devrait provoquer de nouvelles tensions entre la France et la Turquie, dont la relation est déjà polluée par le refus de Nicolas Sarkozy de voir cet important allié de l'Otan en pleine expansion économique adhérer à l'Union européenne.

"TRÈS NÉFASTE" POUR LA TURQUIE

Lors de l'adoption du texte à l'Assemblée nationale, la Turquie avait rappelé son ambassadeur à Paris et annulé toutes les rencontres politiques, économiques et militaires prévues avec la France ainsi que l'autorisation accordée aux avions de chasse et aux bâtiments de l'armée française d'atterrir ou d'accoster en Turquie.

Le vice-Premier ministre turc Bulent Arinç a averti lundi la France que de nouvelles mesures seraient prises après l'adoption d'un texte qu'il compare à l'Inquisition, une juridiction catholique d'exception chargée de réprimer les hérétiques.

"La France a été un pays d'Inquisition dans le passé. Nous savons que beaucoup de personnes ont été condamnées dans ce contexte, Galilée et d'autres", a-t-il déclaré à Strasbourg, lors d'une conférence de presse au Conseil de l'Europe.

Si la loi est votée, "ce sera très néfaste pour les relations entre la France et la Turquie", a-t-il ajouté en menaçant de traîner Paris devant la Cour européenne des droits de l'homme.

Nicolas Sarkozy, qui, lors d'une visite en Arménie début octobre, avait mis la Turquie en demeure de reconnaître rapidement sa responsabilité dans le génocide arménien, a tenté la semaine dernière d'amadouer les autorités turques.

"Je souhaite que nous sachions faire prévaloir la raison et maintenir notre dialogue, comme il sied entre deux pays amis et alliés", a écrit le président français dans une lettre au Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, dont le texte a été diffusé par l'ambassade de France à Ankara.

UN GESTE ÉLECTORAL ?

Le but de la proposition de loi "est de protéger la mémoire des membres de notre communauté nationale qui ont eu trop longtemps le sentiment que l'on niait la réalité de ce que leurs ancêtres avaient vécu et de les aider ainsi à refermer les plaies ouvertes il y aura bientôt 100 ans".

Mais la Turquie voit dans cet empressement un geste en direction des quelque 500.000 Français d'origine arménienne à l'approche des échéances électorales du printemps.

"Sarkozy et ses collègues souhaitent utiliser à des fins de politique intérieure une décision contre la Turquie", a dit Bulent Arinç.

La proposition avait été rejetée mercredi dernier par la commission des Lois du Sénat, qui avait adopté une motion d'irrecevabilité par 23 voix contre 9 et 7 abstentions.

Les membres de cette commission avaient été sensibles aux arguments exprimés par l'ancien ministre socialiste de la Justice Robert Badinter, qui estime, comme la Turquie, que ce n'est pas au Parlement "d'écrire l'histoire". Il risque selon lui de se voir censuré par le conseil constitutionnel.

Mais consigne a été donnée aux deux principaux groupes politiques de rejeter cette motion lundi en séance publique.

De nombreux représentants des organisations arméniennes et turques étaient présents dans les tribunes du public du Sénat de même qu'une forte présence des médias des deux pays.

Des manifestations ont eu lieu aux abord du Palais du Luxembourg, où un imposant dispositif de sécurité a été mis en place. Plusieurs milliers de manifestants avaient déjà défilé samedi à Paris pour protester contre la proposition de loi.

Le texte prévoit de punir la négation d'un génocide d'un an d'emprisonnement ou d'une amende de 45.000 euros ou des deux à la fois. Le Parlement a adopté en 2001 une loi qui dispose que "la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915".

Emile Picy, avec Gilbert Reilhac à Strasbourg, édité par Yves Clarisse

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