La Hague, au coeur des défis de la filière nucléaire française

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LES DÉFIS DE LA FILIÈRE NUCLÉAIRE FRANÇAISE
LES DÉFIS DE LA FILIÈRE NUCLÉAIRE FRANÇAISE

par Emmanuel Jarry

BEAUMONT-HAGUE, Manche (Reuters) - Le vent qui balaye en permanence la presqu'île normande du Cotentin est un des facteurs qui ont conduit la France à installer sur 300 hectares de lande, au début des années 1960, une des activités clefs de sa filière nucléaire.

Depuis quelque temps, ce vent qui disperserait d'éventuels rejets gazeux, n'apporte cependant pas que des bonnes nouvelles au centre de recyclage des déchets nucléaires d'Areva, premier employeur d'une des zones les plus nucléarisées d'Europe et résumé des défis qui attendent une filière en pleine interrogation sur son avenir.

Des décisions sur une restructuration du groupe Areva, précipitée par une perte de 4,8 milliards d'euros en 2014, sont attendues dans les prochaines semaines et pourraient inclure une cession de l'activité réacteurs à EDF.

Avant même l'annonce le 4 mars d'un programme de réduction des coûts d'un milliard d'euros sur trois ans pour l'ensemble du groupe, propriété à 87% de l'Etat, la direction du complexe de La Hague avait présenté en octobre son propre plan.

"Notre ambition est de baisser nos coûts de plus de 15% sur cinq ans", précise le directeur, Pascal Aubret. "Aucun business d'Areva ne peut se passer de plan de compétitivité aujourd'hui, quel que soit le scénario retenu" pour l'avenir du groupe.

La France n'a guère de concurrent dans une activité qu'elle est pratiquement seule à maîtriser de bout en bout, du transport à la fabrication de MOX - un mélange de plutonium et d'uranium appauvri utilisé dans 22 (bientôt 24) des 58 réacteurs d'EDF et au moins une quinzaine d'autres ailleurs dans monde.

L'usine japonaise de Rokkasho-Mura, construite sur le modèle de La Hague avec Areva, sera opérationnelle au mieux en 2016, et celle de Sellafield, au Royaume-Uni, accumule les déboires.

Dans les quatre piscines de stockage de La Hague, l'équivalent en volume d'une cinquantaine de coeurs de centrales nucléaires attend sous quatre mètres d'eau d'être traité.

PRESSION SUR LES PRIX

"Nous traiterons 1.205 tonnes de combustible en 2015, dont 25 tonnes venant de l'étranger. L'an dernier, on en a fait 1.217 tonnes, la meilleure année depuis 10 ans", confie Pascal Aubret.

Tout est piloté à distance à partir de consoles rangées en fer à cheval et équipées d'une multitude d'écrans, dans de vastes salles de commande où l'on n'accède que vêtu d'une combinaison blanche changée après chaque usage.

Les zones de sécurité, où le contrôle de la radioactivité est permanent, s'emboîtent comme des poupées russes.

Les plus sensibles, où s'effectuent toutes les étapes du retraitement, du déchargement des assemblages de combustible à la manutention des conteneurs de déchets ultimes, sont isolées par des murs de béton anti-radiations de 1,5 m d'épaisseur.

Environ 96% du combustible usé (95% d'uranium et 1,0% de plutonium) est séparé, par dissolution dans l'acide, des radio-éléments produits par la fission, voués à la vitrification.

L'uranium est enrichi à Pierrelatte (Drôme) pour recharger des réacteurs, le plutonium expédié dans le Gard pour fabriquer du MOX. Gain, selon Areva : 25% d'économies en uranium naturel.

Mais la décision de l'Allemagne d'accélérer sa sortie du nucléaire et la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, ont privé le complexe du Nord-Cotentin de ses principaux clients étrangers et laissé Areva en tête-à-tête avec EDF.

Illustration des relations difficiles entre ces deux groupes voués désormais à se rapprocher: l'accord de traitement et de recyclage (ATR) du combustible usé d'EDF sur la période 2013-2020 n'est toujours pas signé.

Ce contrat de 6,5 milliards d'euros porte de 950 à 1.100 tonnes le combustible traité chaque année à La Hague pour EDF et de 105 à 123 tonnes par an la fourniture de MOX.

Or, selon les syndicats et la députée socialiste de la Manche Geneviève Gosselin-Fleury, EDF a imposé une baisse de prix qui revient à traiter ces 1.100 tonnes au tarif de 950, soit environ 800 millions d'euros par an.

INVESTISSEMENTS

Dans un rapport d'activité pour 2014, Areva admet que les "concessions commerciales" accordées à EDF se traduisent par une dépréciation de 105 millions d'euros de la valeur des usines de La Hague et Melox (fabrication du MOX).

Pascal Aubret confirme que c'est un enjeu des discussions avec EDF, dont l'Etat est le principal actionnaire (84,5%) : "Le contrat n'a pas été signé parce que le contexte a évolué. La situation du Japon est plus compliquée que prévu et nous avons à faire des investissements majeurs. Cette dégradation impacte notre capacité de financement de nos d'investissement."

Areva investit déjà 100 millions d'euros par an à La Hague pour maintenir à niveau les installations et une sûreté qui est la condition même de leur fonctionnement, sous la surveillance pointilleuse de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Il est prévu de doubler la mise pour remplacer trois des évaporateurs, où sont concentrés les produits non-recyclables avant vitrification (350 millions d'euros), étendre la capacité de stockage en silo de ces déchets vitrifiés (230 millions) et porter la capacité effective de traitement à 1.300 tonnes.

"Nous allons investir 200 millions d'euros par an pendant quasiment dix ans", explique le directeur.

A ces investissements s'ajoutent le démantèlement de la première unité de recyclage du site et le conditionnement définitif des déchets qui y ont été traités jusqu'en 2003. Coût : quatre milliards d'euros sur 25 ans, déjà provisionnés.

"Nous devons baisser nos coûts car l'activité recyclage doit générer au moins 200 millions de cash par an pour financer les investissements", poursuit-il. "Quand nous avons lancé notre plan compétitivité, c'était clairement pour conserver la marge que nous avions avec les anciens contrats de recyclage."

Cette réduction de coûts vise aussi à aller chercher à l'étranger les 200 tonnes de combustible usé à traiter en plus de celui d'EDF, pour atteindre 1.300 tonnes par an en attirant de nouveaux clients, comme la Corée du Sud.

Elle passe par une rationalisation et une simplification du fonctionnement du site, explique le directeur de La Hague.

SUPPRESSIONS DE POSTES

"Nous devons avoir un outil de production plus flexible", dit-il. "Il faut moins de 'Power-point' et plus de terrain pour les managers. Diminuer les pannes, c'est faire des économies. Quand un sous-traitant vient, il est en opération quatre heures pour huit heures facturées, il faut rendre cela plus fluide."

La direction de La Hague a également annoncé en janvier le non-remplacement d'une centaine de départs à la retraite cette année, après cinquante en 2014.

Environ 5.000 personnes, dont 400 ingénieurs et cadres, 1.000 salariés de filiales d'Areva et un autre millier de sous-traitants, moyenne d'âge 42,5 ans, travaillent sur le site.

Les syndicats évoquent pour leur part un plan de 500 non- remplacements sur cinq ans, qui pourrait, selon eux, s'étendre aux sous-traitants, et disent craindre un impact négatif sur le maintien des compétences et la sûreté des opérations nucléaires.

Pascal Aubret parle d'"extrapolation", sans toutefois exclure d'autres réductions au-delà des 100 prévues en 2015.

Il assure que ça ne sera pas au détriment de la sûreté, une véritable obsession sur ce site.

"On a un plan de compétitivité qui va forcément continuer en 2016, 2017 et après", fait-il valoir. "Nous voulons conjuguer compétitivité et sûreté."

(Avec Benoît Tessier et Benjamin Mallet, édité par Yves Clarisse)

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  • godardja le mardi 5 mai 2015 à 08:51

    Enfin un très bon article sur le fonctionnement de l'usine de La Hague et ses défis. Cela nous change des traditionnelles litanies anti-nucléaires. Merci à Reuters.