La "génération perdue" espagnole se cherche à Toulouse

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par Jean Décotte

TOULOUSE (Reuters) - Sourire timide et cheveu de jais, Esther Piedrabuena craint de faire partie d'une "génération perdue".

Cette photographe a 22 ans, deux BTS en poche mais, faute d'emplois dans l'audiovisuel, elle a dû quitter son Espagne natale pour tenter sa chance en France.

Comme elle, ils sont des milliers de jeunes Espagnols à être contraints au départ. Un an après la mobilisation des "Indignés", lancée le 15 mai 2011 pour dénoncer le capitalisme financier et les inégalités sociales, nombre d'entre eux fuient la crise et le chômage de masse qui frappe leur pays.

Autour d'un verre, dans un café toulousain, Esther partage son désenchantement avec Cristina, Ismael, Elvira et Laura. Tous les cinq sont diplômés mais tous ont choisi de quitter l'Espagne, où règne l'un des taux de chômage les plus élevés au monde.

Au premier trimestre, ce taux a bondi à plus de 24%, son plus haut niveau depuis le début des années 1990. Un jeune Espagnol sur deux est sans emploi, le pays traverse sa deuxième récession en trois ans et des mesures d'économies budgétaires de quelque 42 milliards d'euros cette année sapent tout espoir de redémarrage prochain.

"La différence entre la France et l'Espagne, c'est qu'ici il y a des offres d'emploi, et que là-bas, il n'y en a pas", résume Cristina Velar, 29 ans, dans un français encore hésitant.

Titulaire d'un master dans le marketing et la publicité, la jeune femme a trouvé un stage d'assistante pédagogique dans un lycée toulousain. Et, malgré son bac+6, elle a abandonné sa vie et ses proches en Cantabrie, dans le nord de la péninsule.

"Mon compagnon est resté à Santander. Désormais, j'ai 29 ans, j'aimerais construire ma vie mais je ne peux pas", dit-elle. Samedi, elle a pris la route de Barcelone pour aller manifester avec les autres "Indignados", qui se sont rassemblés par milliers dans tout le pays.

"CONTRATS-POUBELLE"

Ismael Flores, lui, mesure la chance d'"avoir un travail qui correspond à (sa) formation", même s'il ne s'agit pour le moment que d'un stage. Ce Catalan de 26 ans, diplômé de sciences politiques, est assistant dans un organisme destiné à promouvoir la coopération transfrontalière.

"(En Espagne) on ne te propose que des 'contrats-poubelle'", déplore-t-il. Au point que la situation des "mileuristas", ces jeunes qui, avant la crise, gagnaient seulement 1.000 euros par mois, est désormais enviable. "C'est devenu une aspiration", explique le jeune homme, fervent supporter du FC Barcelone.

Après avoir multiplié les petits boulots - cuisinier, téléopérateur... -, Ismael a élargi le rayon de ses recherches d'emploi pour finalement atterrir à Toulouse. "On ne trouve pas en Catalogne, alors on cherche en Espagne, puis en Europe", raconte-t-il.

Toulouse, qui a une longue tradition d'accueil des émigrants espagnols, est une des destinations privilégiées de ces nouveaux "exilés", au même titre que l'Allemagne, le Royaume-Uni ou l'Amérique latine, souligne Bruno Vargas, historien spécialiste de l'Espagne et enseignant-chercheur aux universités de Toulouse et d'Albi.

"Comme disait Nougaro, l'Espagne pousse un peu sa corne jusqu'à Toulouse", confie le chercheur, coauteur de "'Les Espagnols en France, une vie au-delà des Pyrénées".

Dans une région marquée au XXe siècle par l'immigration espagnole, d'abord politique avec la guerre d'Espagne, puis économique pendant les Trente Glorieuses, la nouveauté est que ce flux d'arrivants franchit les Pyrénées avec ses diplômes sous le bras.

"Depuis 2008 et surtout 2010, l'Espagne est redevenue une terre d'émigration (...) La grande différence avec les années 1950, c'est que ce sont des gens diplômés, voire surdiplômés qui émigrent", dit Bruno Vargas. "Il y a une fuite des cerveaux. Et quand ces gens-là auront un contrat à l'étranger, ils ne reviendront plus. La génération perdue, elle est là."

Le Consulat général d'Espagne à Toulouse compte 2.000 inscrits de plus qu'en 2008. Ces chiffres sont toutefois minorés par le fait que tous les ressortissants ne font pas la démarche de s'inscrire.

Le Consulat général de Paris, qui couvre l'Ile-de-France et une large partie nord-ouest de l'Hexagone, a enregistré plus de 6.000 nouvelles inscriptions en 2011, contre 3.000 par an environ au cours des quatre années précédentes. Un tiers des nouveaux inscrits de l'an dernier ont entre 25 et 40 ans.

"PROMESSES D'AVENIR BOUCHÉES"

"Nous sommes une génération très formée. Mais l'Espagne n'a pas l'industrie et l'économie pour nous accueillir", explique Laura Ribes, 24 ans et en stage dans une web-TV toulousaine.

"Toutes nos promesses d'avenir sont bouchées", ajoute cette Valencienne, selon qui mieux vaut être stagiaire en France que demandeuse d'emploi en Espagne.

"J'ai cherché du travail là-bas, mais chaque jour, un média ferme. Et puis j'avais envie de voyager (...) Au moins, ce n'est pas du temps perdu d'apprendre une langue étrangère", juge-t-elle.

Pour Esther, qui dit vouloir revenir "un jour" en Espagne, une crainte domine : celle d'être une génération sacrifiée.

"Quand la croissance va repartir, on recrutera les futurs jeunes, pas nous. On va être une génération perdue", redoute-t-elle.

Edité par Patrick Vignal

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