La fusion Lafarge-Holcim bute sur des milliards russes

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LA FUSION LAFARGE-HOLCIM BUTE SUR DES MILLIARDS RUSSES
LA FUSION LAFARGE-HOLCIM BUTE SUR DES MILLIARDS RUSSES

par Jack Stubbs et Sophie Sassard et Olga Sichkar

LONDRES/MOSCOU (Reuters) - A quelques semaines d'une assemblée générale décisive, un milliardaire russe réputé pour sa dureté en affaires semble être le principal obstacle au projet de fusion entre Lafarge et Holcim, qui vise à créer le premier cimentier mondial.

Filaret Galtchev, deuxième actionnaire d'Holcim avec 10,8% du capital, a fait progressivement monter la pression sur le groupe suisse ces derniers jours dans le but d'obtenir une renégociation des modalités de l'accord avec le français.

Ce magnat de 51 ans a rejeté les dernières modalités présentées par Holcim, pourtant révisées en faveur de ce dernier, les jugeant "insatisfaisantes et incomplètes". Mercredi, le président d'Holcim, Wolfgang Reitzle, s'est déclaré prêt à accorder à Filaret Galtchev un siège au conseil d'administration mais sa proposition a été immédiatement rejetée.

Le milliardaire russe exige un réexamen de la parité de fusion, qui prévoit pour l'instant que les actionnaires de Lafarge recevront 0,90 action Holcim pour chacun de leurs titres.

Mais Wolfgang Reitzle a exclu une telle renégociation et assure qu'il annoncera bientôt le nom du futur directeur général du nouveau groupe, ce qui est censé apaiser les inquiétudes des actionnaires.

Filaret Galtchev est en fait la figure la plus visible d'un mouvement plus large d'actionnaires d'Holcim sceptiques face au projet de fusion, présenté à l'origine, il y a un an, comme une fusion entre égaux.

Le fonds américain Harris Associates, qui a récemment porté sa participation dans le groupe suisse à 6,38%, ce qui en fait le troisième actionnaire, réserve son jugement tant qu'il ne connaîtra pas le nom du futur DG.

Pour Holcim, l'enjeu est clair: le groupe doit convaincre les deux tiers de ses actionnaires d'approuver, lors de l'assemblée générale prévue le 8 mai, l'augmentation de capital destinée à financer la fusion.

UN RISQUE CALCULÉ ?

Des sources proches du dossier expliquent qu'Holcim semble prêt à prendre un risque calculé en soumettant le projet au vote sans s'être assuré au préalable du soutien de Galtchev, en misant sur le fait qu'il renoncera à bloquer le projet de peur de voir sa participation se dévaloriser en cas d'échec.

Pour Phil Roseberg, analyste de Bernstein, l'issue du vote est incertaine et un "non" d'Eurocement, la holding de Filaret Galtchev, signerait l'échec du projet.

Holcim s'est déclaré vendredi confiant dans l'issue du vote des actionnaires.

Galtchev est entré au capital d'Holcim en 2008 en prenant 6,5% du capital par l'intermédiaire d'Eurocement, participation portée ensuite à 10,8% en l'espace de quatre ans.

Doté d'un patrimoine estimé à 4,3 milliards de dollars, Galtchev est la 23e fortune de Russie selon le classement de Forbes. Marié, père de deux enfants, il a débuté dans le charbon mais c'est le ciment qui l'a rendu riche, avec de multiples rachats en Russie, en Ukraine et en Ouzbékistan au début des années 2000.

Eurocement est aujourd'hui numéro un du ciment en Russie avec environ 35% du marché et se classe parmi les 10 premiers cimentiers mondiaux.

Filaret Galtchev n'a pas toujours été le bienvenu au tour de table d'Holcim, expliquent plusieurs sources, car Thomas Schmidheiny, petit-fils du fondateur et premier actionnaire, craignait de le voir lancer une offre d'achat hostile, ce qui explique qu'il ne lui ait jamais proposé d'entrer au conseil d'administration et ne l'ait pas informé au préalable de l'accord avec Lafarge.

Un porte-parole d'Holcim a nié l'existence de tensions avec Galtchev, assurant que tous les actionnaires étaient bienvenus. Un représentant de Thomas Schmidheiny a déclaré que ce dernier avait une attitude neutre envers la montée d'Eurocement au capital.

L'ENJEU DES ACTIFS RUSSES

Lorsque des conseillers d'Holcim ont rencontré Galtchev il y a un an pour lui présenter le projet de fusion, il n'était déjà pas très enthousiaste, craignant de voir sa participation diluée, a dit une source proche du dossier.

Se targuant d'avoir des goûts simples en dépit de sa fortune, Galtchev a surtout, dans son pays d'origine, la réputation d'être un actionnaire porté au conflit avec ses pairs.

Au début des années 2000, il s'est ainsi heurté à plusieurs reprises au fonds d'investissement américain Russia Partners au sujet du contrôle de leur participation commune de 44% dans une filiale d'Eurocement. Et après la crise économique de 2009, il a été poursuivi en justice par son associé de longue date Georgui Krasnianski après avoir tenté de renégocier le paiement d'une participation de 24% dans Eurocement.

Pour expliquer l'attitude du magnat russe dans le dossier Lafarge-Holcim, une source a déclaré qu'il voulait se venger d'avoir été mis à l'écart du projet mais d'autres évoquent des motivation d'ordre strictement financier.

Boris Konsevitch, co-fondateur du cabinet de conseil Grey Consulting et ex-directeur commercial de Lafarge en Russie, explique que Galtchev a subi l'impact de la crise économique russe et qu'il a besoin d'argent pour honorer ses dettes.

Le coup de frein brutal subi par l'économie russe ces derniers mois, conséquence de la chute des prix pétroliers et des sanctions occidentales, a fait baisser les prix du ciment et les ventes d'Eurocement au premier trimestre ont reculé de 30%.

"Il va essayer d'obtenir le prix le plus élevé possible pour ses parts en menaçant de bloquer l'opération", a dit Konsevitch. "Il va tenter de pousser Lafarge et Holcim à lui racheter sa participation; il est possible qu'ils mettent dans la balance leurs actifs russes".

Lafarge et Holcim sont propriétaires de quatre cimenteries en Russie, valorisées 1,5 milliard d'euros environ, et Galtchev pourrait les accepter à titre de paiement pour sa participation, ajoute-t-il.

Un représentant de Filaret Galtchev s'est refusé à tout commentaire. Lafarge n'a pas répondu à une demande de commentaire.

(avec Oliver Hirt et Leila Abboud, Wilfrid Exbrayat pour le service français, édité par Marc Angrand)

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  • yoko12 le vendredi 3 avr 2015 à 18:49

    en effet, plus ça va, plus ça sent le roussi... sans jeu de mots!!!

  • berghof le vendredi 3 avr 2015 à 17:59

    Quel est l'intérêt de Lafarge dans cette affaire ??? Aucun, alors que ce projet avorte sans délai.