La France enterre le schiste avant même un débat de fond

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LA FRACTURATION HYDRAULIQUE
LA FRACTURATION HYDRAULIQUE

par Marion Douet

PARIS (Reuters) - L'épineuse question des gaz de schiste ne sera réglée que si la France s'autorise une réflexion de fond sur l'intérêt de cet hydrocarbure qui a bouleversé la donne économique aux Etats-Unis, mais le gouvernement se retranche derrière l'interdiction d'une technique d'extraction pour s'y refuser.

A l'heure où la France s'engage dans une révolution énergétique censée marquer la fin du tout nucléaire, l'opportunité d'exploiter ou non cette énergie devrait être appréhendée de manière stratégique et globale, s'accordent à dire partisans et opposants de cette ressource.

Environ 11 millions de foyers français se chauffent ou cuisinent au gaz, dont le prix, indexé sur le cours du pétrole, a bondi de 30% ces dernières années quand, sur la même période, la production de gaz de schiste divisait par quatre les prix aux Etats-Unis, dopant la compétitivité de l'économie américaine.

Mais la France, où les polémiques se concentrent sur l'impact environnemental de la fracturation hydraulique, ne sait toujours pas si ses réserves sont importantes, exploitables ou rentables, soulignent industriels et économistes.

"On est dans l'irrationnel total", estime l'économiste spécialiste de l'énergie Jean-Marie Chevalier, soulignant que la droite comme la gauche s'abritent derrière la même posture : interdire la seule technique existante.

"Avant de dire oui ou non aux gaz de schiste il importe de savoir si on en a, quelle quantité, à quel coût et à quelle condition on peut les produire", ajoute-t-il.

Auteur de plusieurs ouvrages sur l'avenir énergétique de la France, il rappelle que même présent en grande quantité, le gaz français pourrait s'avérer inexploitable en raison notamment de ses propriétés ou de la roche dans laquelle il est emprisonné.

La seule estimation existante provient de l'Office américain d'information (EIA), qui a réalisé une étude théorique sur les ressources de l'Europe. Selon cet organisme, la France disposerait de quelque 5.000 milliards de mètres cubes de gaz de schiste, soit 90 ans de sa consommation actuelle.

CINQ MILLIARDS D'EUROS D'ÉCONOMIES

Mais en Pologne, au premier rang des réserves européennes devant la France selon l'EIA, l'estimation des ressources a été divisée par cinq depuis le lancement de l'exploration.

"Il y a des ressources mais, excepté en Pologne, les recherches dans les pays européens n'ont pas commencé", estime Fatih Birol, économiste en chef de l'Agence internationale de l'énergie, basée à Paris.

"Pourtant, au regard de la compétitivité européenne, sacrifier les gaz de schiste serait un luxe", explique-t-il. "Vouloir réduire la part du nucléaire, les émissions de CO2, bloquer les budgets et en même temps redynamiser l'économie ne sont pas compatibles", ajoute-t-il.

Selon un rapport des services des ministères de l'Economie et de l'Ecologie publié pendant la campagne présidentielle, l'exploitation des gaz de schiste pourrait permettre à la France d'alléger de 5 milliards d'euros sa balance commerciale.

En 2011, la facture énergétique de la France, qui doit importer l'essentiel du pétrole et du gaz qu'elle consomme, a atteint un sommet historique à 61,4 milliards d'euros, en hausse d'un tiers par rapport à l'année précédente.

Le gaz représentait 30% de la consommation finale d'énergie en 2011, dont plus de 22% pour la seule industrie, qui bénéficierait elle aussi d'un allègement des coûts.

"Du point de vue de la balance commerciale, si ce gaz français n'est pas très cher, il pourrait remplacer avantageusement du gaz algérien, norvégien ou russe", estime Jean-Marie Chevalier.

Il souligne cependant que GDF Suez est aujourd'hui lié sur des contrats d'achat de long terme qui ne peuvent être résiliés du jour au lendemain.

"En revanche, ce serait un argument important pour négocier les prix", ajoute l'économiste.

Face à l'inflation des prix du gaz, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a demandé à GDF Suez de renégocier ses contrats de long terme afin d'alléger la facture.

Mais, loin devant les ménages, l'industrie consomme environ 75% du gaz en France. Selon Patrick Artus, le désavantage compétitif de l'Europe par rapport à l'industrie américaine va atteindre 125 milliards de dollars dès 2012.

"C'est absolument monstrueux comme handicap de compétitivité, en particulier pour toutes les industries très consommatrices d'énergie, la chimie, l'aluminium, etc.", a dit lundi lors d'un colloque le directeur de la recherche et des études de Natixis.

ÉNERGIE DU PASSÉ ?

Au-delà du risque environnemental, de nombreux opposants au gaz de schiste estiment qu'un débat en amont serait l'occasion d'entériner que le recours à un nouvel hydrocarbure aurait pour effet de reculer le passage vers une économie décarbonée.

"La transition énergétique ne peut être une fuite en avant vers une consommation toujours plus grande d'énergies fossiles. Le climat en serait la première victime", estimait France Nature Environnement dans un récent communiqué.

François Hollande vient justement de s'engager à faire de la France un pionnier de l'écologie en proposant de porter à 40% en 2030 puis à 60% en 2040 les objectifs européens de réduction des gaz à effet de serre, dont le CO2 et le méthane.

De plus, le maintien tel quel de la loi sur la fracturation hydraulique, votée dans la précipitation par le gouvernement précédent, démontre une absence de vision globale qui repose sur une instabilité juridique, selon un avocat spécialiste.

"Si vous placez le débat sur un point de vue strictement technique, vous évacuez celui sur l'intérêt économique et énergétique du recours à ces hydrocarbures", estime Arnaud Gossement, avocat spécialisé dans l'environnement.

"Sous entendu : si un jour il y a une technique propre, on pourrait l'autoriser, et ce alors même que la question de l'intérêt n'aurait pas été tranchée", ajoute-t-il.

CENTAINES D'EMPLOIS

Après l'annonce de François Hollande, les gaz de schiste ne devraient pas figurer au programme du grand débat sur la transition énergétique, qui se donne six mois pour définir la stratégie française dans les décennies à venir.

Une demande pourtant réitérée par la plupart des syndicats, patronaux et salariés, qui avancent l'argument de l'industrialisation et de l'emploi tandis que le chômage atteint un record inégalé depuis 1999 en métropole.

Selon le rapport des ministères de l'Economie et de l'Ecologie, plusieurs centaines d'emplois directs - dans les services essentiellement - mais peu d'emplois indirects pourraient découler d'une exploitation pendant 25 ans.

"Peu d'emplois induits sont à attendre de la filière, compte tenu notamment des faibles retours en terme de taxe et de redevance en France", ajoute le rapport, qui estime, sur la base des données de l'EIA, à 200 millions d'euros le potentiel revenu annuel de l'Etat et à 30 millions celui des collectivités.

Mais le gouvernement, où siègent des ministres écologistes et d'autres, soucieux avant tout de ne pas tirer un train sur une ressource potentiellement aussi importante, est divisé.

Afin de favoriser la recherche tout en exerçant un contrôle, la loi de juillet 2011 prévoit la création d'une commission d'experts, représentant l'ensemble de la société civile. Un décret paru en mars 2012 a établi ses missions et le nombre de ses membres, qui n'ont toujours pas été nommés à ce jour.

Mais après la conférence environnementale qui s'est tenue à la mi-septembre, le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg est revenu à la charge en rappelant l'importance de ne pas renoncer à cette ressource.

"Si la recherche évolue sur cette technique, il sera bien temps d'en reparler", disait-il au Monde.

Avec Michel Rose et Muriel Boselli, édité par Yves Clarisse

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  • cedricdz le mercredi 26 sept 2012 à 14:24

    "l’obscurantisme est une attitude d'opposition à la diffusion du savoir, dans quelque domaine que ce soit" d'après Wikipédia. Oui je cite. On parle bien de la même chose p.bernus?

  • van-cail le mercredi 26 sept 2012 à 14:08

    économies, oui c'et déjà la norme chez les particuliers. et quid des industries dévoreuses d'énergie?

  • p.bernus le mercredi 26 sept 2012 à 14:02

    l'obscurantisme sévit toujours en 2012

  • M3032020 le mercredi 26 sept 2012 à 13:30

    Qui veut tenter dans sa région le risque de la fracturation hydraulique ? Qui a envie d'avoir du méthane au robinet, d'oublier ce que "eau potable" veut dire, de respirer les solvants des eaux de forage ? La priorité est à l'économie de l'énergie (meilleure isolation des maisons, travail à proximité du lieu d'habitation, voitures moins gourmandes..), et non pas de mettre en exploitation d'autres gisements d'énergie fossile génératrice de gaz à effets de serre.

  • cedricdz le mercredi 26 sept 2012 à 13:25

    Dans 10 ans on aura droit à de nouveaux scandales sanitaires mais il sera trop tard, la machine sera lancé. Cessez de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Revoyez vos priorité, vos enfants, la qualité de vie, la paix sociale...

  • paumont1 le mercredi 26 sept 2012 à 13:23

    Ecolos marxistes? c'est quoi cette nouvelle "istitée"? un écolo n'est pas de droite ni de gauche (je parle des vrais...) il est pour sauver ce qui peut l'être, et ce n'est pas en brûlant du gaz de schiste et donc en libérant plus de CO2 qu'on va sauver quoique ce soit!!!

  • cedricdz le mercredi 26 sept 2012 à 13:22

    On ne résout pas un problème par un autre... Le gaz de schiste est dangereux et polluant avant, pendant et après son exploitation. On assèche des régions entière actuellement aux Etats Unis pour faire tourner le business.. Des émanations toxiques permanentes et résiduels découlent de votre nouvel Eldorado, Des nappes phréatiques sont pollués sur plusieurs générations...

  • mucius le mercredi 26 sept 2012 à 13:21

    Eh! Oui! Ca se passe comme ça chez les débiles (les mal payés et bien assistés. En clair les électeurs socialo-communistes). Les socialos se mettent au niveau de leurs électeurs à faible QI incapables pour beaucoup de subvenir à leurs besoins sans l'argent racketté aux vrais producteurs. On sombre dans le débile.

  • lemmens6 le mercredi 26 sept 2012 à 13:18

    Il y a 200 ans si on s' était posé la méme question pour l' extraction de la houilleIl y a 60 ans si on s' était posé la méme question pour l' extraction du gaz de LacqLa France serait encore au Moyen Age et certains révent de nous y renvoyer

  • jepe48 le mercredi 26 sept 2012 à 13:16

    ben oui parce que ce qui choque le plus est que l'on ne veut pas savoir, pas savoir combien nous sommes susceptibles d'en avoir en réserve, pas savoir ou/et ne pas vouloir chercher à innover dans la recherche des moyens d'extraction etc etc. A ce titre la comparaison de M728 est tout à fait juste