« La France a-t-elle les moyens d'entretenir son patrimoine ? » - Tchat avec Françoise Benhamou du Cercle des économistes

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C'est à un Lord anglais qui présidait la plus grande association britannique en charge du patrimoine que l'on doit cette réflexion : « le patrimoine... C'est tout ce que vous voulez ». Il suffit en effet de feuilleter le programme des journées du patrimoine qui se sont tenues ce week-end end pour mesurer l'ampleur de ce que l'on désigne par ce terme, depuis les jardins, châteaux, cafés, piscines, etc., jusqu'aux locaux d'Europe 1 ! Dans un rapport pour le Conseil d'Analyse économique intitulé Valoriser le patrimoine culturel de la France, nous rappelions avec David Thesmar qu'il n'est pas facile d'évaluer la dépense publique et privée affectée au patrimoine. Le programme intitulé « patrimoine » représente 20% du budget du Ministère de la culture (0,776 sur 3,966 milliards d'euros en 2013 sans tenir compte des réductions ultérieures). Il faut y ajouter l'effort consenti par les collectivités locales et par les autres ministères (ministère de la défense avec le château de Vincennes et les Invalides, ministère de l'équipement, de l'éducation nationale, etc.) ainsi que le manque à gagner pour l'Etat lié aux avantages fiscaux octroyés aux propriétaires privés (de l'ordre de 150 millions d'euros) ainsi qu'aux mécènes. Outre le financement de la conservation des biens lui appartenant, l'Etat verse des subventions aux propriétaires qui peuvent atteindre 50% des dépenses de restauration et être complétées par une aide des collectivités locales. Les immeubles situés en périmètre couvert par la loi Malraux bénéficient quant à eux de prêts bonifiés et d'avantages fiscaux.

La France a-t-elle les moyens de cet effort ? La tentation peut être grande de différer les dépenses en période de crise. Il faut toutefois rappeler que le patrimoine affiche des retombées en termes d'emplois (de l'ordre de 50.000 emplois). Le patrimoine est une matière première pour l'industrie du tourisme. S'il est difficile d'évaluer la taille de cette externalité, celle-ci est loin d'être négligeable et a pu être évaluée à plus d'un milliard d'euros dans le cas du Louvre.

Il n'est pas pour autant certain que la balance entre coûts de la conservation et retombées soit en faveur du patrimoine, sauf à rappeler que les effets indirects en termes d'image et de communication sont considérables. Le patrimoine est partie prenante du rayonnement d'un pays, de l'exportation de ses savoir-faire.

La question n'est donc pas tant celle du niveau de la dépense que de l'identification des financeurs. Le tourisme doit-il contribuer à la conservation du patrimoine via une augmentation de la taxe de séjour ? Faut-il maintenir les niches fiscales dont bénéficient les propriétaires de monuments ouverts à la visite (40 jours par an) au titre de leur effet de levier sur la dépense privée ? Faut-il réviser les critères du classement et les contraintes qu'il implique pour les propriétaires de lieux patrimoniaux ? Comment mieux démocratiser la visite sans renoncer à toute politique tarifaire, et faut-il, pour les lieux sur-fréquentés, appliquer des tarifs différenciés selon la provenance des visiteurs ? Voilà autant de questions que la crise des finances publiques rend aigues, dont la réponse ne doit pas être seulement dictée par des considérations économiques, mais doit prendre en compte la dimension culturelle de notre pays, qui est un de ses atouts les plus précieux.

Françoise Benhamou


Françoise Benhamou, professeur d'économie à l'Université Paris 13, vous répondra lundi 16 septembre à 17h. A vos questions !

Françoise Benhamou est professeur d'économie à l'Université de Paris 13, membre du Collège de l'ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes), et également Expert à l'UNESCO, membre du Comité directeur de l'Association française de sciences économiques (AFSE) et présidente de l'ACEI (Association for Cultural Economics International).
Ses principaux domaines d'expertise sont l'économie de la culture et des médias, l'économie de l'internet, les politiques publiques, l'économie industrielle et l'économie du droit d'auteur.

Le Cercle des économistes

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.