« La Fed pourra-t-elle remonter ses taux d'intérêt sans déstabiliser les marchés ? » par Jean-Paul Pollin du Cercle des économistes

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La remontée des taux directeurs de la Fed pourrait provoquer une course à la réallocation d'actifs, explique Jean-Paul Pollin.
La remontée des taux directeurs de la Fed pourrait provoquer une course à la réallocation d'actifs, explique Jean-Paul Pollin.

L’injection de liquidités dans l’économie par les banques centrales n’est pas sans risques. Selon Jean-Paul Pollin, les derniers programmes de Quantitative easing mis en place par la Fed et la BCE auraient dû être accompagnés d’un encadrement et d’une réglementation plus stricts.

Les turbulences provoquées par la sortie des politiques non conventionnelles ne ressembleront sans doute pas à ce que l’on imaginait il y a trois ou quatre ans. A l’époque, on évoquait des difficultés à éponger les liquidités injectées dans le cadre des politiques de refinancements bancaires et de « Quantitative Easing ». On s’inquiétait d’un possible rebond inflationniste, considérant que la Fed serait incapable de reprendre la maîtrise des taux monétaires.

Ce n’est pas ce scenario que l’on privilégie aujourd’hui, car on conçoit mieux la façon dont les Banques Centrales pourront résorber les liquidités généreusement accordées, et la Fed a pris des dispositions pour que le relèvement de ses taux directeurs se répercute assez vite sur toute la gamme des taux. Les remous observés récemment sur les marchés tendent d’ailleurs à montrer que ce que l’on doit craindre c’est plutôt une hausse brutale des taux, au moins sur certains titres. Et la source principale de cette instabilité se situera dans la réaction des gestionnaires d’actifs plutôt que du côté du secteur bancaire.

En effet, la persistance d’un très faible niveau des taux d’intérêt a incité des fonds de placement, pour améliorer leur rentabilité, à investir dans des actifs risqués et peu liquides. Ce comportement a été amplifié par la forte concurrence entre sociétés de gestion et des mesures de leurs performances qui poussent à des prises de risque injustifiées.

Lorsque l’augmentation des taux se produira, les gestionnaires vont donc modifier leur allocation de portefeuilles, accroissant ainsi le niveau des primes de risque et de liquidité. Pour les actifs concernés la chute des prix sera d’autant plus forte que les décisions de ventes seront étroitement corrélées. Dans le même temps la baisse de valeur des fonds déclenchera des flux de sorties (des ventes de parts) suivant une logique analogue à celle des « runs » bancaires : les premiers sortis étant les moins pénalisés par la chute des prix. Les fonds devront alors vendre aussi leurs actifs liquides pour assurer les retraits. De sorte que tous les marchés de taux s’en trouveront affectés.

La Fed a bien sûr anticipé ces possibles secousses et a cherché à les prévenir en s’efforçant d’annoncer ses intentions assez longtemps à l’avance, et permettre ainsi un étalement dans le temps des réallocations de portefeuilles. Mais, en un sens, cette stratégie de transparence n’a fait que renforcer et prolonger la prise de risque des fonds, dans la mesure où elle réduisait l’incertitude sur la date du changement de politique.

Il aurait été préférable de mettre en œuvre une réglementation et une surveillance des pratiques de certains types de fonds, en matière de liquidité notamment. De sorte qu’il est désormais trop tard pour réduire les stocks d’actifs susceptibles de basculer à la vente. En cas de volatilités excessives ou de gel des transactions, la Fed n’aura d’autre choix que de reprendre ce rôle de « teneur de marché » qu’elle a dû trop souvent jouer durant la crise.

Jean-Paul Pollin

 

Jean-Paul Pollin est professeur à l'Université d'Orléans et également président de la Commission « Système financier et financement de l'économie » du Conseil national de l'information statistique. Ses principaux domaines d'expertise sont les monnaies, la banque et la finance.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

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  • ramseslj le jeudi 28 mai 2015 à 10:51

    La plus grande masse des montants provient des fond de pensions US qui sont très stables dans leurs allications. Bien sur, il y aura des mouvements et une volatilité plus élevés sur les actifs risqués mais les bons chiffres de croissance compenseront les ventes dues aux taux plus élevés.

  • OSS119 le mardi 26 mai 2015 à 15:11

    La hausse des taux a déjà commencé et se fera, justement, contrairement à certains épisodes passés, doucement. Les banques centrales ont appris du passé, et sont très prudentes. Et les marchés en ont fait l'apprentissage aussi

  • noterb1 le mardi 26 mai 2015 à 10:41

    Dans toutes ces histoires de taux il n'y a qu'une constante : les financiers s'enrichissent de manière invraisemblables sur le dos de ceux auxquels on demande d'admirer les yachts , les propriétés etc...tout en leur proposant les soirées foot et concours eurovision (pardon "song contest " il faut bien parler la langue du suzerain )...

  • M7693081 le mardi 26 mai 2015 à 10:17

    A fififif2: Oui pour le passé, mais on était ( en 70/80) dans un contexte d'économie réelle avec une contrepartie qui était l'activité économique. Aujourd'hui la contrepartie est virtuelle si ce n'est l'injection continue de liquidités qui compensent seulement l'absence d'activité.

  • y.batard le mardi 26 mai 2015 à 10:17

    ce qui est marrant, c'est que ceux qui encouragent à plus de règlementation sont ceux-là même qui encourageaient à dérèglementer dans les années 90-2000. Bref, ce n'est pas de la règlementation qu'il faut (elle est détournée dans tous les cas) mais une pénalisation soit à l'inverse de ce qui pratique actuellement avec des amendes uniquement