La Chine n'a pas fini d'inquiéter la croissance mondiale

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par Kevin Yao et Alan Wheatley

PEKIN/LONDRES (Reuters) - Les signes de stabilisation de l'économie chinoise ne doivent pas faire illusion, le recentrage de la croissance sur la demande intérieure orchestré par Pékin, deuxième phase de la révolution économique chinoise, n'ayant pas fini de faire sentir ses effets.

La première phase lancée par Den Xiaoping a conduit la Chine à faire en l'espace d'une génération sa révolution industrielle.

Inondant le monde de produits manufacturés à prix cassés, elle a laminé des secteurs entiers d'activité dans les pays avancés comme dans certains pays émergents, tout en contribuant au maintien d'une inflation durablement faible et au boom des pays exportateurs de matières premières.

La deuxième phase du développement économique chinois promet d'être au moins aussi mouvementé.

La consommation va prendre le relais de l'investissement comme moteur de la croissance. La part des services dans la production va se renforcer au détriment de l'industrie.

Cette dernière va progressivement monter en gamme, développant des produits à plus forte valeur ajoutée grâce à une main d'oeuvre mieux formée et mieux payée et recourant à des processus plus respectueux de l'environnement.

C'est en tous cas l'objectif et la Chine demeurera le plus important moteur de la croissance mondiale pour les prochaines décennies mais elle ne se contentera plus d'être l'atelier du monde, retraitant des matières premières importées ou fabriquant composants et pièces détachées avant de les réexporter, prévient Li Jian de l'Académie chinoise pour le commerce international et le développement économique, le centre d'études du ministère du Commerce.

"La Chine a réalisé qu'elle ne pouvait s'appuyer aveuglément sur l'investissement et l'export pour alimenter sa croissance. Donc sa demande sera plus équilibrée."

Les autorités chinoises ont manifesté leur détermination à réorienter la croissance en orchestrant le ralentissement du premier semestre dans le but de mieux appréhender ces défis structurels à long terme, comme l'a d'ailleurs expliqué le nouveau président chinois, Xi Jiping.

CHANGEMENT RADICAL

Ce dernier et d'autres nouveaux dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) doivent approuver un train de réformes lors du plenum annuel du parti en novembre et leur capacité à les faire adopter constituera un réel test de crédibilité, tant les résistances à ce changement radical de modèle sont nombreuses.

Mais les enjeux pour le reste de l'économie mondiale ne sont pas moins grands. "Les transformations structurelles qui vont intervenir en Chine dans les deux prochaines décennies seront plus importantes que les fragilités à court terme", relève Philip Schellekens, économiste à la Banque mondiale.

Dans l'ensemble, les pays émergents exportateurs de matières premières seront plus affectés que les pays matures, à l'exception bien sûr de l'Australie, dont le tiers des exportations est destiné à la Chine.

La demande de matières premières devrait rester soutenue, ne serait-ce que parce que le stock de capital par tête en Chine ne dépasse pas 10% de celui des Etats-Unis ou encore parce que le mouvement d'urbanisation est loin d'y être achevé. Mais le recentrage de la croissance favorisera les matières premières plus directement liées à la consommation plutôt que celles utilisées dans la production de produits de base.

Des économistes s'inquiètent donc du fait qu'un trop grand nombre de pays émergents exportateurs de matières premières aient dilapidé la manne liée à la hausse des cours plutôt que de l'investir dans les infrastructures et d'autres projets susceptibles de soutenir leur croissance à long terme.

La demande chinoise en énergie et en matières premières agricoles devrait se maintenir. La situation des grands pays exportateurs de métaux qui n'ont pas constitué de réserves financières dans les bonnes années et connaissent un déficit de leurs comptes courants est plus préoccupante, selon le bureau d'analyses Capital Economics qui juge l'Afrique du Sud, la Zambie, le Chili et le Pérou particulièrement vulnérables.

Une baisse des cours des matières premières soutiendra toutefois la croissance et limitera l'inflation dans les pays importateurs, Chine comprise.

Autre effet positif du recentrage chinois, des pays comme l'Inde ou l'Indonésie pourront investir les secteurs de l'industrie de base abandonnés par Pékin. Le Bangladesh est ainsi devenu en peu de temps le deuxième exportateur textile mondial.

BOOM DES SERVICES

Mais pour un pays comme le Brésil, qui a déjà dû affronter la concurrence chinoise sur des produits d'entrée ou de bas de gamme comme la chaussure, la compétition va s'intensifier sur les marchés à plus forte valeur ajoutée. Si le pays ne parvient pas à améliorer rapidement ses infrastructures, à réduire la bureaucratie et à réformer sa fiscalité, la transition chinoise risque bien de n'être qu'une occasion manquée.

"Certaines des faiblesses structurelles de l'économie (brésilienne) ont été masquées par le boom des matières premières qui, en s'estompant, a révélé les contraintes dans le domaine de l'offre", explique Jens Arnold, en charge du Brésil à l'Organisation pour la coopération et de le développement économiques (OCDE).

Pour les économies matures, le recentrage chinois est aussi à double tranchant, estime He Yifeng, analyste chez Hongyuan Securities.

"Pour les Etats-Unis et l'Europe, le rééquilibrage chinois peut se traduire par un renforcement de la concurrence mais ils peuvent aussi choisir de se concentrer sur les activités les plus créatrices de valeur en développant les exportations de savoir-faire et de technologies", poursuit-il.

La Chine, qui constitue déjà un marché lucratif pour les grands groupes de luxe occidentaux, offrira de nouvelles opportunités avec le développement de sa base de consommateurs et leur sophistication grandissante.

Le succès des laits infantiles produits par des firmes internationales a ainsi illustré le potentiel d'un marché où les préoccupations de santé publique restent très prégnantes.

"Nous assisterons sans doute à un changement dans le panier de consommation", explique Haibin Zhu, l'économiste en charge de la Chine pour JP Morgan à Hong Kong.

"Les exigences croissantes en matière de qualité des produits sont une bonne nouvelle pour de nombreux exportateurs internationaux, en particulier des pays matures", ajoute-t-il.

La poursuite de l'urbanisation et le développement de la classe moyenne créent des opportunités dans le secteur des services, qu'il s'agisse de l'éducation, de la santé ou du tourisme, estime James Emmett, en charge du financement du négoce pour HSBC à Londres.

L'expansion des services pourrait créer un marché de 6.000 milliards de dollars d'ici 2015, allant du commerce détail au transport en passant par la finance ou l'hôtellerie, selon Stephen Roach, ancien dirigeant de Morgan Stanley pour l'Asie et chercheur associé à l'Université de Yale.

La part de l'investissement dans le produit intérieur brut chinois devrait chuter de 48% actuellement à 35% en 2018-2020 tandis que celle de la consommation des ménages et des administrations publiques passerait de 50% à 60-65%, prévoit Haibin Zhu.

Dans le même temps, la croissance ralentirait à 6,5% en rythme annuel sur la période 2016-2010 contre 7,7% en 2012 et 10% en moyenne depuis la fin des années 1970.

Marc Joanny pour le service français, édité par Véronique Tison

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