La BCE à l'épreuve des déboires des banques italiennes

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LA BCE DEMANDE AUX BANQUES ITALIENNES D'AUGMENTER LEUR CAPITAL
LA BCE DEMANDE AUX BANQUES ITALIENNES D'AUGMENTER LEUR CAPITAL

par Silvia Aloisi et Valentina Za

MILAN (Reuters) - La Banque centrale européenne veut contraindre les banques italiennes à nettoyer leur bilan et elle menace d'exercer un contrôle direct des établissements en difficulté pour mener à bien l'assainissement du système bancaire du pays et relancer la distribution de crédit à l'économie.

Un an et demi après la publication des tests de résistance conduits sous l'égide de la BCE avant qu'elle n'assure la supervision directe des grandes banques européennes, les banques italiennes, qui avaient affiché les plus mauvais résultats, n'ont guère avancé dans la mise en oeuvre des changements qui leur ont été demandés.

Leurs atermoiements représentent l'un des plus grands défis auxquels la BCE est confrontée depuis qu'elle assure la supervision des banques de la zone euro et ils menacent la fragile reprise de l'économie italienne.

La BCE a adressé des courriers aux banques les plus en difficulté, leur demandant d'augmenter leur capital, de s'adosser ou de céder leurs portefeuilles de créances douteuses.

Elle surveille aussi quotidiennement les niveaux de liquidités de certains établissements comme Carige et Monte dei Paschi di Siena.

"Ils téléphonent, ils envoient des courriels et ils viennent directement sur place. Ils sont constamment présents. Pour une raison ou pour une autre, il y a toujours une inspection. Je dirais qu'ils sont là deux mois sur trois", a dit une source dans une banque italienne.

Les courriers de la BCE, rendus publics par les banques concernées, les menacent de toutes les mesures prévues par la directive européenne sur la résolution bancaire, y compris la destitution de l'équipe dirigeante en place et la prise en main directe de la banque par les équipes de supervision de la BCE.

La fusion très attendue entre Banca Popolare di Milano et Banco Popolare a valeur de test pour la BCE car elle aboutira à la création de la troisième banque italienne en termes de taille de bilan et constituera le premier rapprochement majeur entre deux établissements depuis que la banque centrale assure la supervision des banques.

"C'EST UN PEU LE MÉDECIN QUI TUE LE PATIENT"

Après des mois de négociations, l'opération a failli achopper, les conditions imposées par la BCE pour l'approuver étant si strictes que les deux banques ont sérieusement envisagé d'y renoncer, ont dit des banquiers au fait du dossier.

Certains banquiers italiens estiment que la fermeté manifestée par les régulateurs risque d'avoir des effets contraires à ceux recherchés en plaçant les banques sur la défensive et en empêchant la consolidation du secteur de se concrétiser.

"Si cette fusion échoue, la BCE devra en assumer la responsabilité", a dit un banquier conseil d'une des deux banques, exaspéré. "C'est un peu le médecin qui tue le patient."

La BCE n'a pas souhaité faire de commentaire.

Elle a réclamé une gouvernance simplifiée, une structure financière solide et un modèle économique pour le nouveau groupe sous un mois.

Le projet de fusion initial prévoyait un conseil composé de 19 membres pour la nouvelle entité, deux sièges sociaux, aucune augmentation de capital et le maintien de l'autonomie de Popolare di Milano avec son propre conseil pendant une période de six ans.

Il a fallu l'intervention du président du Conseil, Matteo Renzi, qui a pris l'année dernière un décret pour favoriser les rapprochements bancaires, pour convaincre les deux banques de mener le projet à bien, ont dit les banquiers.

Si les régulateurs européens veulent que les éventuelles fusions se fassent dans des conditions appropriées, la chute des valorisations des banques italiennes et la fuite des dépôts dans les plus fragiles poussent le gouvernement à faire vite.

"2016 est l'année au cours de laquelle l'Italie doit régler une fois pour toutes le problème de ses banques", a dit Renzi vendredi.

Les conseils d'administration de Banco Popolare et BPM se réunissent mercredi et pourraient annoncer des mesures permettant de respecter les exigences de la BCE, notamment en ce qui concerne le niveau de fonds propres du nouvel ensemble.

Un éventuel accord devra encore obtenir l'aval des actionnaires des deux groupes, dont leurs puissants syndicats qui redoutent les conséquences sur l'emploi.

LA BCE VEUT ASSEOIR SA CRÉDIBILITÉ

La BCE veut de son côté s'imposer comme un superviseur crédible, capable d'assurer la solidité du secteur bancaire européen et de faire rentrer dans le rang les éventuels réfractaires.

Après les banques grecques, ce sont désormais les établissements italiens qui absorbent l'essentiel de son temps.

"Le régulateur est extrêmement prudent et particulièrement sévère et actif quand il s'agit des banques italiennes mais la situation le justifie", a dit Andrea Resti, conseiller auprès de Parlement européen sur les questions de supervision bancaire.

Après trois années de récession, le secteur bancaire italien est plombé par 360 milliards d'euros de créances douteuses, un tiers du total en Europe et l'équivalent d'un cinquième du PIB italien.

Les banques sont réticentes à céder rapidement leurs portefeuilles de créances douteuses, craignant que l'impact sur leurs comptes ne les oblige à lever des capitaux dans des marchés agités.

Le caractère très fragmenté du système bancaire italien, qui compte quelque 650 établissements, explique en partie sa fragilité.

"Ce n'est pas que les banques dans d'autres pays n'ont pas de problèmes, mais en Italie c'est plus diffus parce qu'il y a beaucoup de petites banques qui n'ont pas la capacité d'absorption des chocs qu'ont de plus grands établissements", a dit Nicolas Véron, spécialiste se services financiers au sein du groupe de réflexion Bruegel.

"Un tiers des banques qui ont échoué aux tests de résistance de la BCE étaient italiennes, et il ne s'est pas passé grand chose depuis."

MAUVAIS SOUVENIRS

Les problèmes en suspens du secteur bancaire italien résultent aussi des choix faits par Rome au plus fort de la crise de la zone euro.

L'Italie, qui avait alors refusé un plan de sauvetage du secteur bancaire - à la différence de Madrid, doit désormais en passer par les dispositions résultant du mécanisme de résolution unique adopté par les Européens pour prévenir une nouvelle crise financière. Elles prévoient en particulier que d'éventuelles pertes soient imputées d'abord aux actionnaires des banques, puis à leurs créanciers et enfin à leurs plus gros déposants avant une éventuelle aide publique.

Les Italiens en ont fait l'amère expérience lorsque le gouvernement a organisé en novembre dernier le sauvetage de quatre petites banques, au cours duquel quelque 12.000 petits porteurs d'obligations émises par les établissements concernés ont perdu leur mise.

Même si le rapprochement entre BPM et Banco Popolare intervient, d'autres banques pourraient se montrer moins enclines à se lancer dans des discussions de fusion, a ajouté Nicolas Véron.

"Il y a un climat de méfiance et (la BCE) pense que les banques italiennes ont été laissées la bride sur le cou trop longtemps par les superviseurs nationaux", a dit un banquier conseil impliqué dans les discussions de fusion.

"La BCE nous donne vraiment du fil à retordre."

(avec Paola Arosio à Milan, Stefano Bernabei à Rome et Francesco Canepa à Francfort, Marc Joanny pour le service français, édité par Véronique Tison)

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