L'Ultra-Trail du Mont-Blanc, aussi ou surtout un truc de filles

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par Jean-Philippe Lefief

PARIS (Reuters) - Elles seront 240, sur un total de 2.300 coureurs, à se frotter vendredi à l'Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) et parmi elles, certaines pourraient bien jouer la gagne.

Avec ses 168 km pour 9.600 mètres de dénivelé positif, soit quatre marathons bout à bout agrémentés de deux montées au sommet de l'Everest du camp de base, cette épreuve devenue mythique dès la première édition, en 2003, fait figure de mètre-étalon dans le monde de la course longue en montagne.

À première vue, son extrême difficulté en fait la chasse gardée des costauds et autres baroudeurs en mal de grosses sensations. Or, de petits bouts de femmes bouleversent chaque année les idées reçues.

C'est le cas de Lizzy Hawker, qui s'est imposée cinq fois au classement féminin et figure dans le "top 20", toutes catégories confondues.

Cette océanographe touche-à-tout, par ailleurs championne du monde de 100 km en 2006, a même pris une formidable 13e place en 2011, à la barbe de nombreux prétendants au podium masculin.

L'Anglaise âgée de 37 ans, qui vient de déclarer forfait pour l'édition 2013 en raison d'une fracture de fatigue, est certes un phénomène, mais ce n'est pas un cas à part.

L'Américaine Kristin Moehl a fait mieux en 2009 avec une 11e place en 24h56, soit trois heures et 23 minutes seulement après l'"ultraterrestre" Kilian Jornet, triple vainqueur.

Plus fort encore, Corinne Favre s'est imposée au général lors de la première édition de la Courmayeur-Champex-Chamonix (CCC), version courte de l'UTMB qui, avec près de 100 km pour 6.000 m de dénivelé positif (D+), reste l'une des courses les plus difficiles du calendrier.

Bref, plus c'est dur et plus elles brillent.

Aux Etats-Unis, berceau de l'ultra-trail, Pam Reed a remporté les éditions 2002 et 2003 de la Badwater (217 km, 4.000 mètres de D+), qui se court en juillet dans la fournaise de la Vallée de la Mort.

PLUS FORTES MENTALEMENT

Lors de l'édition 2007 de la Hardrock (Colorado), d'un format semblable à celui de l'UTMB, Emily Baer s'est adjugée la huitième place au général en donnant le sein à son fils à chaque ravitaillement.

Malgré l'exigence et les difficultés extrêmes qu'il représente, l'ultra-trail serait donc l'une des rares disciplines sportives où les femmes, celle de l'élite en tout cas, parviennent à faire jeu égal avec les hommes et parfois même à les surpasser.

Le phénomène est tel que des chercheurs comme Guillaume Millet, auteur d'"Ultra-trail, plaisir, performance et santé", qui fait en outre partie des meilleurs Français de la discipline, s'y sont intéressés.

Sur le plan physiologique, ils observent bien quelques différences telles qu'une souplesse plus grande ou des "filières énergétiques" un peu plus efficaces, mais les grands facteurs de la performance restent plus favorables à la gent masculine.

L'explication serait-elle alors à chercher du côté du mental ?

"Nous n'avons aucune donnée objective sur la différence entre les hommes et les femmes sur le plan du mental. Et pourtant, l'avis semble assez unanime du côté des experts : les femmes sont plus fortes mentalement", dit le sophrologue François Castell, dans l'ouvrage de Guillaume Millet.

RESTER HUMBLE

Pour Karine Herry, médecin, nutritionniste et grande figure de la discipline, qui vient d'ajouter le Grand raid des Pyrénées à son palmarès, les coureuses sont d'abord moins douillettes. L'accouchement n'y est d'ailleurs pas pour rien, souligne cette mère de famille qui a donné naissance à des jumeaux.

"Cette résistance à la douleur, j'y crois, bien que ce ne soit pas étayé scientifiquement", dit Guillaume Millet, tout en relativisant l'avantage supposé des coureuses sur les distances très longues, dû selon lui à un niveau général plus faible que dans d'autres disciplines.

Elles sont ensuite plus "scolaires", donc plus sérieuses dans leur préparation et plus méticuleuses lors de la course, poursuit Karine Herry.

"Leurs obligations familiales et leur emploi du temps plus lourd les contraignent à faire moins de courses alors que les garçons les multiplient. L'approche de la compétition est différente. Elles ne lâchent pas le morceau comme ça !", dit-elle.

Son époux et entraîneur Bruno Tomozik confirme : "Toutes les femmes qui ont une vie de famille ne vivent pas la préparation d'un trail comme les hommes et le font avec l'idée de ne pas rater cette rare occasion de s'éclater."

Corinne Favre, sensation de la CCC 2006, juge les femmes plus régulières que les hommes, qui "courent en dents de scie".

"Les filles ont un gros mental, elle sont capables de souffrir plus longtemps et de se donner à fond. Tenir les rênes d'une famille, rester en permanence quelqu'un sur qui on peut compter, ça forge le caractère", dit-elle.

Pour Cecile Bertin, créatrice du site Courir au féminin et ultra-traileuse accomplie, l'humilité est une des clés des distances longues.

"Nous ne cherchons pas forcément à prouver que nous pissons le plus loin dans la cour de récré... Et face à des ultra-distances comme celles de l'UTMB, il faut savoir rester humble", plaisante-t-elle.

Le départ de l'UTMB sera donné vendredi à 16h30 au centre de Chamonix (Haute-Savoie). Les favoris sont attendus une vingtaine d'heures plus tard au même endroit. Les autres ont 46 heures pour boucler les 168 km.

Edité par Grégory Blachier

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