L'opposition ukrainienne mobilise pour l'Europe à Kiev

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GRANDE MANIFESTATION À KIEV
GRANDE MANIFESTATION À KIEV

par Alissa de Carbonnel et Pavel Polityuk

KIEV (Reuters) - Des centaines de milliers de manifestants étaient massés dimanche en milieu de journée sur la place de l'Indépendance à Kiev pour accentuer la pression sur le gouvernement ukrainien, qui cherche à se rapprocher de la Russie après avoir renoncé à un partenariat avec l'Union européenne.

L'opposition au président Viktor Ianoukovitch espère rassembler un million de personnes dans ce lieu symbolique de la "révolution orange" en décembre 2004.

Des manifestants ont affiché sur un arbre de Noël dominant le "village de tentes" installé sur la place un portrait de l'opposante emprisonnée Ioulia Timochenko, ancien Premier ministre et grande rivale du chef de l'Etat.

"C'est un moment décisif, les Ukrainiens sont rassemblés ici parce qu'ils ne veulent pas vivre dans un pays où règne la corruption et où il n'y a pas de justice", a lancé à la foule l'imposant Vitali Klitschko, ancien champion de boxe devenu l'une des figures de l'opposition.

"Ce n'est pas la matraque d'un policier qui nous fera taire !", a-t-il ajouté, appelant à la libération des prisonniers politiques, à la démission du Premier ministre Mikola Azarov et à l'organisation d'élections présidentielle et législatives anticipées.

Ioulia Timochenko a adressé un message aux manifestants, qui a été lu par sa fille Evguenia.

"Nous sommes sur le fil du rasoir, entre un plongeon définitif dans une dictature cruelle ou un retour dans la communauté européenne, c'est-à-dire chez nous", dit-elle dans ce message.

"Il y a beaucoup plus de risques de finir dans une dictature médiévale. Le choix est entre vos mains", ajoute-t-elle, exhortant l'opposition à ne pas baisser les bras et à ne pas négocier avec la "bande" de Viktor Ianoukovitch.

"L'EUROPE OU LE JOUG DE MOSCOU"

Le dirigeant d'extrême droite Oleh Tiahnibok a interrogé la foule. "Voulez-vous passer sous le joug de Moscou ?" "Non !", ont répondu des centaines de milliers de voix. "Voulez-vous revenir en Europe ?" "Oui !", a rugi la foule.

Un peu plus tard, un groupe de manifestants s'est dirigé vers le siège du gouvernement, à un kilomètre de la place, et a commencé à dresser des barricades et à installer des tentes, apparemment dans le but de paralyser l'activité gouvernementale la semaine prochaine.

"Tout le pays souffre avec un tel gouvernement", a déclaré une étudiante de 20 ans venue en train de Poltava, à 300 km de la capitale. "Si Ianoukovitch reste au pouvoir, nous finirons comme les Biélorusses", ajoute-t-elle, faisant allusion à la répression du mouvement d'opposition dans le pays voisin.

"Nous voulons une Ukraine européenne", dit Vasil Didoukh, 23 ans, venu comme de nombreux manifestants de l'ouest du pays, fief de Timochenko et d'autres dirigeants d'opposition, alors que l'est russophone de l'Ukraine est un bastion du Parti des régions de Ianoukovitch.

Un allié de Timochenko, l'ancien ministre de l'Intérieur Youri Loutsenko, a appelé les russophones à rejoindre l'opposition. "Nous sommes le même peuple", a-t-il dit.

Dimanche dernier, 350.000 personnes avaient participé sur la place de l'Indépendance à un rassemblement de ce type, au lendemain d'une violente intervention de la police contre des manifestants et des journalistes, qui a suscité les critiques des pays occidentaux.

Les forces de l'ordre ont menacé de faire évacuer par la force les bâtiments publics occupés par les opposants, notamment la mairie de Kiev.

"NOUS SOUHAITONS LA RÉVOLUTION"

Ce face-à-face entre l'opposition et le gouvernement suscite des inquiétudes sur la stabilité politique et économique de l'Ukraine, ancienne république soviétique de 46 millions d'habitants, bordée par quatre Etats membres de l'UE et voie de transit du gaz russe vers l'Europe.

Cette mobilisation intervient dans un climat d'incertitude entourant la position de Viktor Ianoukovitch. Ce dernier a rencontré vendredi Vladimir Poutine dans la station balnéaire de Sotchi sur la mer Noire et des rumeurs font état d'une possible adhésion à l'union douanière mise en place par le Kremlin et réunissant déjà la Biélorussie et le Kazakhstan.

Moscou et Kiev ont tenté d'apaiser les inquiétudes en affirmant que la question d'une union douanière n'a même pas été abordée lors de la rencontre mais une réunion gouvernementale est prévue le 17 décembre.

"Toute signature d'un accord visant à former une nouvelle Union soviétique signifierait une explosion du pays", a estimé Arseni Iatseniouk, ancien ministre de l'Economie et dirigeant de l'opposition.

Poutine considère que l'Ukraine est un pays stratégique pour les intérêts vitaux de la Russie. Les observateurs estiment que le président russe et son homologue ukrainien ont négocié un ralliement de l'Ukraine en échange d'approvisionnement en gaz à coût réduit et de possibles créances supplémentaires.

Kiev se trouve dans une situation délicate de dépendance à l'égard de la Russie pour ses approvisionnements en gaz mais aussi en raison de sa dette à l'égard de Moscou.

Les manifestants de la place de l'Indépendance affirment que leur lutte n'a rien à voir avec l'argent.

"Nous souhaitons que notre pays accède au niveau des pays les plus avancés en Europe. Cela signifie une réelle démocratie et des droits identiques devant la loi", explique Valentina Mysak, 58 ans.

"Au fond de notre coeur, nous souhaitons la révolution", lance Dennis Tcherniavski, un ouvrier agricole de 25 ans. "La question n'est plus de rejoindre l'Europe mais d'avoir un gouvernement à visage humain."

Avec Richard Balmforth et Natalia Zinets; Pierre Sérisier et Guy Kerivel pour le service français

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