L'ombre des frères Clain plane sur le djihadisme français

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LES FRÈRES CLAIN AU COEUR DES DOSSIERS DJIHADISTES FRANÇAIS
LES FRÈRES CLAIN AU COEUR DES DOSSIERS DJIHADISTES FRANÇAIS

par Chine Labbé et Marie-Louise Gumuchian

PARIS/ALENÇON (Reuters) - Depuis une décennie, le nom des frères Clain hante quasiment tous les dossiers djihadistes français.

Quatorze jours après les attentats de Paris et Saint-Denis, les enquêteurs s'interrogent de nouveau sur le rôle de ces vétérans de l'islamisme dans les tueries.

Dans une revendication audio de l'Etat islamique, les policiers ont rapidement reconnu le phrasé de Fabien, 37 ans. Et distingué, derrière lui, le chant de Jean-Michel, 35 ans.

Simples "voix" de Daech, coordinateurs, superviseurs ?

Officiellement, "aucun scénario définitif n'est arrêté", dit une source proche de l'enquête. Mais "quand on fait une revendication de ce genre, c'est qu'on est dans l'opérationnel", estime un spécialiste des réseaux djihadistes.

Le profil des frères Clain, repérés par la police fédérale belge dès 2003, a de quoi inquiéter.

Entre 2009 et 2012, leur nom apparaît dans une enquête sur un projet d'attentat contre le Bataclan, à Paris, où 90 personnes ont été tuées le 13 novembre.

Le principal suspect du projet, un Belge d'origine tunisienne qui bénéficiera d'un non-lieu en septembre 2012, se dit "très lié" à eux. Ils ont vécu ensemble en Egypte. Ce sont les frères Clain qui l'ont initié au forum Ansar Al Haqq, "l'un des premiers sites d'apprentissage du djihadisme sur le mode de la dissimulation", selon un spécialiste de l'islamisme.

"Ça fait longtemps qu'ils sont dans les mouvements radicaux. Abdelhamid Abaaoud (chef opérationnel présumé des attaques du 13 novembre-NDLR) était encore tout petit qu'ils étaient déjà dans la filière d'Artigat" (Ariège), rappelle une source policière.

Les Clain, d'origine réunionnaise, attirent plus particulièrement l'attention des services français en 2006.

Ils évoluent alors au coeur d'un groupe de jeunes salafistes toulousains qui vont et viennent entre la France, la Belgique, la Syrie et l'Egypte, et sont soupçonnés de recruter et d'acheminer des candidats au djihad vers l'Irak.

Avec leurs femmes, qui portent le niqab, on les surnomme le "clan des Belphégor", dit une source policière.

Fabien, l'un des piliers de cette "bande", a alors 28 ans. Abdelhamid Abaaoud, tué la semaine dernière à Saint-Denis lors d'un assaut des forces de l'ordre, n'en a que 19.

UN RÉSEAU TOUJOURS ACTIF ?

La cellule, créée dès 1999, a pour mentor le Français d'origine syrienne Olivier Corel, "émir blanc" d'Artigat autoproclamé "le meilleur dans la lecture du Coran", et chez qui des perquisitions ont été menées cette semaine. Elle a aussi des ramifications en Belgique, d'où ont été "organisés" les attentats du 13 novembre, selon François Hollande.

Après de multiples allers-retours entre la France, la Belgique et l'Egypte, l'aîné des Clain est condamné le 9 juillet 2009 à cinq ans de prison pour avoir participé à cette filière. Jean-Michel, lui, ne fera que quatre jours de garde à vue.

Interdit de séjour dans 22 départements à sa sortie de prison, en 2012, Fabien retourne s'installer à Alençon (Orne), où il a grandi, explique le maire de la ville.

"Il avait donné l'impression qu'il s'était repenti", d'après Omar Sadequi, président de l'association qui gère la mosquée Mahabba, où il va prier et enseignera l'arabe pendant quelques semaines.

Mais un reportage télévisé met en lumière ses liens avec Mohamed Merah, qui a assassiné sept personnes à Toulouse en mars 2012. Lui aussi aurait eu Olivier Corel pour mentor. Et son frère Abdelkader - mis en examen pour complicité d'assassinats - "gravitait" autour de la "nébuleuse" d'Artigat.

"Les gens ont pris leur distance", se souvient Omar Sadequi.

Samia Maktouf, avocate de parties civiles dans l'enquête sur les complicités dont a pu bénéficier le "tueur au scooter", demande l'audition de Fabien Clain, entre autres membres de la cellule d'Artigat. En vain.

"Le juge n'a pas considéré de telles auditions opportunes à ce stade de l'instruction", regrette-t-elle. "A l'époque, tout le monde parlait de réseau dormant."

Pourtant, pour elle, pas de doute, "le réseau Artigat a toujours été actif". En septembre 2012, une information judiciaire est ouverte concernant la présence de membres de cette cellule en Syrie. Elle est toujours en cours.

A Alençon, au premier étage d'un logement social dans un quartier considéré comme "sensible", les voisins de Fabien disent ne pas l'avoir vu depuis février.

Son nom figure encore sur sa boîte aux lettres. Mais en mars, une enquête préliminaire a été ouverte sur son probable départ vers la Syrie, confiée depuis juin à des magistrats instructeurs.

Les enquêteurs ignorent s'il s'y trouve toujours, reconnaît une source judiciaire. "Abdelhamid Abaaoud, on pensait qu'il était là-bas, et il était en France. Donc Clain, on va voir", souffle une source policière.

Quant à Jean-Michel, qui serait aussi en Syrie avec femme et enfants, certains se demandent s'il n'est pas décédé. "C'est possible qu'il ait enregistré le chant de la revendication avant sa mort", d'après cette source.

UN "TALENT POUR CONVERTIR LES GENS"

En avril, le nom des frères Clain surgit une fois de plus sur le bureau des juges, dans l'enquête sur les attentats avortés contre des églises de Villejuif (Val-de-Marne).

"Les membres de la filière Artigat sont des gens qui n'ont jamais abandonné. Ils sont résolument engagés dans le djihad, et ils n'en démordent pas", estime une source judiciaire. "C'est une métempsychose permanente."

Issus d'une famille catholique pratiquante, les frères Clain, convertis à la fin des années 1990, ont mené quasiment toute leur famille vers l'islam.

Fabien, qui se fait appeler "Omar", semble par ailleurs avoir été le mentor de nombreuses pousses djihadistes. Dans l'enquête sur la filière d'Artigat, des témoins le décrivent comme "habile pour insinuer le doute", avec "un véritable talent pour convertir les gens", rapporte une source judiciaire.

Lui-même reconnaît être "très convaincant" et avoir "suffisamment de connaissance religieuse pour influencer une personne indécise".

En 2000, Sabri Essid, le demi-frère de Mohamed Merah, alors âgé de 16 ans, quitte sa famille et se réfugie chez lui. En deux mois seulement, son comportement change du tout au tout. "Il parlait sans cesse de religion et du djihad, il était influencé", selon les déclarations de sa mère.

Avant de partir en Syrie, où il sera interpellé en décembre 2006 au sein d'une cellule d'Al Qaïda, d'après les autorités du pays, Essid participe à des "séances d'entraînement physique" avec Fabien.

Puis, en juillet 2009, il est condamné, comme le "Réunionnais", à cinq ans de prison, avant d'apparaître, en mars dernier, dans une vidéo de l'Etat islamique qui met en scène un enfant assassinant un otage.

A Alençon, l'appartement de la cousine de Fabien Clain a été perquisitionné dans le cadre de l'état d'urgence. La jeune femme a été assignée à résidence, avec obligation de pointer quatre fois par jour au commissariat.

"C'est un effondrement. Je ne comprends pas encore ce qui se passe", a-t-elle dit à Reuters en sanglots, sous couvert d'anonymat. "Je subis, comme les gens qui sont morts à Paris".

Se disant étrangère à tout radicalisme, elle assure que le Fabien qu'elle connaît était "un gros nounours qui ne faisait pas de mal à une mouche".

Après les attentats qui ont fait 130 morts, celui-ci a pourtant lancé un avertissement glaçant : "Cette attaque n'est que le début de la tempête."

(avec Gérard Bon à Paris et Julie Rimbert à Toulouse, édité par Yves Clarisse)

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