L'Italie et l'investissement étranger, une relation ambivalente

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par Lisa Jucca

MILAN (Reuters) - L'Etat italien se charge de reprendre l'un des premiers électriciens du pays pour éviter qu'il ne tombe aux mains d'un étranger, le premier opérateur de télécommunications du pays s'apprête à devenir espagnol et la compagnie aérienne nationale semble destinée à passer sous pavillon français.

Pourtant l'Italie, qui balance souvent entre le laissez faire anglo-saxon et le protectionnisme à la française, veut à tout prix attirer l'investissement étranger, comme en témoigne le déplacement du président du Conseil Enrico Letta à New York le mois dernier, venu promettre moult avantages, notamment fiscaux, aux investisseurs étrangers.

Touchée par une récession qui a ramené les prix des actifs à leurs plus bas niveaux depuis dix ans, l'Italie, dont les entreprises sont en quête désespérée de capitaux frais, offre sans nul doute des opportunités, estiment des économistes.

"Les étrangers viennent parce que c'est bon marché et il vaut mieux voir des étrangers investir dans nos entreprises que pas d'investissement du tout", commente Carlo Stagnaro, du groupe de réflexion Istituto Bruno Leoni.

L'investissement étranger direct en Italie a représenté 12 milliards d'euros en 2012 contre 25 milliards en France et 62 milliards au Royaume-Uni, selon des chiffres de l'Organisation pour la Coopération et le Développement économiques (OCDE).

Longtemps, les investisseurs se sont détournés de l'Italie en raison d'une corruption largement répandue, d'un coût du travail élevé et d'une paperasserie toute-puissante.

Aujourd'hui, ils amorcent un retour prudent dans la péninsule, troisième économie européenne, comme en témoigne le rachat en décembre dernier par General Electric du puissant groupe industriel Avio pour 4,3 milliards de dollars.

On peut encore citer la vente au russe Rosneft d'une participation de 21% dans le raffineur Saras par la famille Moratti, qui pourrait aussi céder le club de football de l'Inter Milan à un magnat indonésien.

Deux grands noms de la mode - Valentino et Loro Piana - ont par ailleurs été cédés à des étrangers (le second au français LVMH).

MARCHÉ FINANCIER SOUS-DÉVELOPPÉ

Même si quelques grosses entreprises italiennes font régulièrement la une, ce sont surtout les sociétés familiales à court de trésorerie qui font les frais de leur répugnance traditionnelle à aller chercher des fonds en Bourse ou à s'adosser à des concurrents.

Il y a moins de 300 sociétés cotées en Bourse de Milan, un chiffre pratiquement inchangé depuis un siècle, contre un millier à Paris et 800 à Francfort. Et les sociétés italiennes cotées sont en moyenne bien plus petites que leurs homologues françaises ou allemandes.

Sur 320 fusions, reprises et coentreprises concernant des sociétés italiennes l'an passé, 90% représentaient un montant inférieur à 500 millions d'euros, selon Vincenzo Tortorici, patron de la division Corporate Finance Advisory d'UniCredit.

Même les banques italiennes, habituées à investir dans les grandes entreprises industrielles locales pour les protéger des OPA hostiles, sont à court de capitaux et revendent tous leurs actifs non stratégiques, comme dans le cas de Telecom Italia, l'ex-monopole des télécoms dont l'espagnol Telefonica pourrait bien s'assurer le contrôle.

"Pour l'heure, il n'y a pas assez de capitaux locaux pour aider les groupes nationaux à croître, y compris à l'international", commente Luca Rossi, l'un des consultants du cabinet A.T. Kearney. "Le fait que le marché financier local soit sous-développé n'arrange rien".

DOSSIERS SENSIBLES

L'ambivalence de l'Italie envers l'investissement étranger n'est pas récente. En 2011, après le rachat du groupe laitier Parmalat par le français Lactalis, qui avait suscité une levée de bouclier en Italie, Rome a mis sur pied le fonds stratégique FSI, voué à transformer des entreprises de taille moyenne en champions nationaux.

Peu actif jusqu'à présent, le fonds a conclu vendredi sa première opération d'envergure, une prise de participation de 85% dans Ansaldo Energia, la filiale énergie du groupe de défense Finmeccanica que convoitait le sud-coréen Doosan Heavy Industries.

Dans un autre dossier sensible, Rome a demandé à la compagnie publique de transport ferroviaire Ferrovie dello Stato (FS) d'envisager une prise de participation dans la compagnie aérienne en difficulté Alitalia , ce qui pourrait permettre à Rome de trouver une solution alternative à une prise de contrôle par Air France-KLM.

Carlo Bellavite Pellegrini, professeur d'économie à l'Université catholique de Milan, estime qu'il vaut mieux préparer les entreprises italiennes à affronter les défis internationaux plutôt que les protéger à tout prix.

"L'Italie a vraiment pensé en termes de propriété nationale", a-t-il dit. "Mais après 2007, le monde a changé; le vrai problème aujourd'hui est de trouver quelqu'un qui ait les moyens de développer des projets industriels sains. Sinon, nous sommes finis".

Wilfrid Exbrayat pour le service français, édité par Marc Angrand

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