L'Iran redevient une terre promise pour les entreprises

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L'IRAN DE RETOUR DANS LE COMMERCE MONDIAL
L'IRAN DE RETOUR DANS LE COMMERCE MONDIAL

par Andrew Torchia

DUBAI (Reuters) - Une méga-commande d'avions Airbus pourrait marquer le retour de l'Iran dans le commerce mondial et l'avènement d'un boom des échanges et des investissements qui remodèlera l'économie du Proche et du Moyen-Orient.

"L'économie iranienne est libérée des chaînes des sanctions, il est temps de construire et de croître", a tweeté samedi le président Hassan Rohani après l'annonce de la levée des sanctions internationales qui frappaient son pays depuis cinq ans en raison du programme nucléaire de Téhéran.

Quelques heures plus tôt, son ministre des Transports Abbas Akhoondi avait déclaré à l'agence de presse Tasnim que l'Iran commanderait 114 avions civils à Airbus, un contrat qui pourrait dépasser les 10 milliards de dollars aux prix catalogue.

L'avionneur européen a dit ne pas avoir encore ouvert de négociations commerciales avec l'Iran et, de fait, les entreprises occidentales souhaitant revenir dans le pays resteront confrontées à d'importants obstacles dans l'immédiat.

Parmi les risques bien identifiés figurent l'endettement élevé des banques iraniennes, un système juridique primitif, la rigidité du marché du travail et la corruption. Nombre d'entreprises étrangères hésiteront aussi à investir en Iran du fait du risque de rétablissement automatique ("snap-back") des sanctions si Téhéran ne respecte pas ses engagements pris lors de l'accord du 14 juillet 2015 sur le nucléaire.

Mais l'annonce sur Airbus vient souligner le potentiel de l'Iran : avec une population de 80 millions d'habitants et une production annuelle de quelque 400 milliards de dollars, c'est le plus important pays à rejoindre le commerce mondial depuis l'éclatement de l'ex-Union soviétique au début des années 1990.

La levée des sanctions permettra au pays d'acheter de nouveau non seulement des avions et des biens d'équipement industriels mais aussi de se fournir en médicaments et en produits de grande consommation.

L'Iran ne manquera pas d'argent pour payer ses importations nouvelles puisque le gouvernement reprend le contrôle de dizaines de milliards de dollars d'actifs à l'étranger qui avaient été gelés dans le cadre des sanctions.

Washington a évoqué plus de 100 milliards de dollars d'actifs débloqués mais la banque centrale iranienne parle plus modestement de 29 milliards de dollars, de quoi couvrir tout de même plusieurs mois d'importations de biens et de services.

L'Iran bénéficiera aussi de l'augmentation de ses exportations de pétrole qu'il peut de nouveau vendre librement sur le marché mondial, même s'il n'en tirera qu'un revenu limité dans un premier temps du fait de la déprime des cours du brut et des efforts nécessaires pour remettre en état ses installations.

Le président Rohani a déclaré dimanche au Parlement que le pays comptait attirer 30 à 50 milliards de dollars d'investissements étrangers dans les cinq prochaines années pour porter sa croissance à 8% alors qu'elle est actuellement autour de zéro. Une telle performance rappellerait les années fastes connues par les "dragons" asiatiques.

"La politique gouvernementale iranienne de l'ère post-sanctions aura pour priorité d'attirer les investissements étrangers, de développer les exportations non pétrolières et d'utiliser au mieux les actifs financiers", a-t-il dit.

Dans une interview télévisée, il a ensuite dit prévoir une croissance de 5% dès le prochain exercice débutant en mars, en promettant aux investisseurs une stabilité économique et politique.

RETROUVER LA CROISSANCE

Beaucoup d'économistes pensent que ces objectifs seront difficiles à atteindre sans réformes du marché du travail et du cadre réglementaire du pays, ce qui risque de prendre des années.

La levée des sanctions devrait néanmoins avoir un effet immédiat sur l'activité. Les analystes estiment qu'un tiers de l'appareil industriel iranien a été mis en sommeil par les sanctions et ils s'attendent à ce qu'il se remette rapidement en marche à mesure que le pays retrouvera ses débouchés à l'export.

Cela ne sera pas sans conséquence sur les équilibres économiques dans le Golfe. Pendant les sanctions, les flux d'investissements se dirigeaient vers les exportateurs arabes de la région, avec en tête l'Arabie saoudite et son produit intérieur brut de 650 milliards de dollars.

Les pétromonarchies du Golfe sont directement impactées par l'effondrement des cours du brut, qu'elles ont pourtant contribué à déclencher en produisant massivement pour défendre leurs parts de marché face à d'autres producteurs aux prix de revient plus élevés comme les Etats-Unis ou la Russie.

L'Iran, qui a une économie plus diversifiée avec par exemple une importante production agricole et une industrie automobile, est moins exposée à la baisse des cours du brut et pourrait donc amorcer un rattrapage avec le rival saoudien, ne serait-ce qu'en retrouvant ses niveaux d'export d'avant les sanctions.

Les échanges commerciaux de la République islamique avec l'Union européenne représentaient ainsi 27,8 milliards d'euros en 2011, avant les sanctions, avant de tomber à 7,6 milliards d'euros en 2014.

Dans la lutte qui va s'engager pour reprendre pied en Iran, les entreprises américaines risquent d'être à la traîne du fait du maintien de sanctions bilatérales antérieures à la crise nucléaire.

Le Trésor américain a fait savoir samedi qu'il permettrait aux filiales étrangères de firmes américaines de commercer avec l'Iran, un filon que les grandes multinationales devraient s'empresser d'utiliser. Mais elles pourraient aussi rester sur leurs gardes, attendant d'une part de connaître la position du prochain président américain sur l'Iran et craignant de l'autre des ennuis de la part d'actionnaires ou de groupes de pression si elles investissent dans ce pays longtemps sur liste noire.

Les autres se pressent au portillon.

Samedi matin, quelques heures avant l'annonce de la levée des sanctions, de hauts responsables de Total et de Shell sont arrivés à Téhéran pour des discussions avec la compagnie pétrolière nationale NIOC et la compagnie de transport de pétrole NITC, a rapporté l'agence de presse Mehr.

Dans l'industrie automobile, PSA Peugeot Citroën, premier constructeur européen en Iran jusqu'aux sanctions, espère y retrouver son rang mais se heurte aux ambitions de son concurrent et compatriote Renault.

L'allemand Damiler a dit la semaine dernière avoir des contacts avec des partenaires iraniens potentiels en vue d'un retour de ses véhicules commerciaux dans le pays.

(Bozorgmehr Sharafedin à Dubaï, Soyoung Kim à Washington et Edward Taylor à Francfort; graphique de Gustavo Cabrera Cervantes; Véronique Tison pour le service français)

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