L'interview de Fabrice Montagne (Barclays) : "Le gouvernement français n'a plus de fil conducteur"

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L'affaire Cahuzac est un coup dur politique pour la France qui reste sous surveillance des marchés malgré les apparences. Selon Fabrice Montagne, économiste chez Barclays, le gouvernement doit surtout fixer un cap clair et donner un calendrier de réformes.

La France n'a jamais emprunté à des taux aussi faibles sur les marchés (moins de 2% à 10 ans pour l'émission de jeudi). N'est-ce pas le signe que les investisseurs font encore confiance à la France ?

Fabrice Montagne : Oui et non. Les marchés peuvent également rapidement changer d'avis. Pour l'instant, l'amélioration repose essentiellement sur l'engagement de la BCE à intervenir si nécessaire et dans une moindre mesure sur les réformes de gouvernance au niveau de la zone euro (pacte fiscal, union bancaire, etc). En revanche, les indicateurs de conjoncture ne sont pas très bien orientés en ce début d'année et la croissance pourrait de nouveau ressortir plus faible que prévu. M. Draghi, le président de la BCE, a d'ailleurs laissé entendre qu'une baisse de taux n'était pas à exclure dans les prochain mois. La France profite de cette accalmie mais reste sous surveillance. Sans pour autant envisager une explosion des taux, il ne faut donc pas écarter des épisodes moins confortables que ce que nous observons actuellement, dans les mois à venir...

Comment jugez-vous l'action du gouvernement français alors que la crise politique bat son plein depuis le déclenchement de l'affaire Cahuzac ?

F.B : Je suis relativement pessimiste. Jusqu'au mois de janvier, la communication gouvernementale, sans être flamboyante, reposait sur des avancées concrètes et positives. Les mesures budgétaires, la mise en place du crédit compétitivité-emploi, un accord sur le marché du travail venait d'être obtenu... Mais depuis février-mars, le gouvernement semble avoir perdu le fil conducteur des réformes. Il y a eu certes l'annonce sur les retraites complémentaires mais le timing de la future réforme des retraites semble flou, les décisions incertaines, comme on l'a observé à l'occasion du débat sur les allocations familiales ou sur la durée de cotisation pour les retraites. En somme, on ne connaît pas vraiment les intentions du gouvernement et de son premier ministre Jean-Marc Ayrault.

Que peut faire le gouvernement ?

F.M : Il doit fixer un cap clair et donner un calendrier des réformes. Les entreprises ne se remettront à investir en France que si elles disposent d'assez de visibilité pour s'assurer de la rentabilité de leur investissement au cours des prochaines années. Les chiffres du PIB au quatrième trimestre 2012 n'étaient pas bons, notamment du fait de l'investissement mais cela a également été le cas au niveau mondial. Nous attendons maintenant fébrilement les chiffres du premier trimestre 2013. Si l'économie allemande repart et que la France reste engluée dans une situation de croissance nulle, voire négative, il faudra que le gouvernement français réagisse. Mais le sens de cette réaction est loin d'être claire : moins de réformes ? Des réformes différentes ? Accélération du calendrier des réformes ? Nul ne le sait aujourd'hui...

L'onde de choc provoquée par l'affaire Cahuzac peut-elle accélérer la défiance des ménages et des entreprises ?

F.M : C'est incontestablement un coup dur politique pour la France, au niveau domestique mais également sur la scène internationale. Au niveau technique, Jérôme Cahuzac avait fait ses preuves au Budget et il était respecté. Il reste que personne n'est irremplaçable et son successeur prendra certainement le relais. Dans le contexte actuel, le gouvernement doit surtout assurer la continuité et éviter les tâtonnements et les revirements (taxe à 75%, allocations familiales, etc.). La Commission européenne, nos partenaires de la zone euro et les marchés financiers vont servir de garde-fou en maintenant ou en accentuant la pression sur le gouvernement français.

L'autre dossier brûlant concerne Chypre. Le nouveau ministre des finances assure que son pays respectera le plan de sauvetage. Le dossier chypriote est-il toujours un sujet d'inquiétude ?

F.M : Les conséquences de cet accord pour les institutions financières dépassent le contexte chypriote. D'une manière générale et même si on le savait déjà, on a la confirmation que les contribuables n'acceptent plus de prendre à leur charge l'intégralité des plans de secours même si cela signifie des pertes pour les dépôts non-garantis (ceux supérieurs à 100.000 euros en Europe). Les difficultés de l'île sont devenues apparentes suite aux pertes des banques liées à la restructuration de la dette grecque et à l'éclatement de la bulles immobilière. Dans la mesure ou les dépôts représentaient la quasi intégralité du passif des banques, il devenait hautement probable que les dépôts dans les banques chypriotes soient mis à contribution. J'ai été ainsi assez surpris par l'attentisme des déposants, domestiques ou étrangers qui n'ont pas retiré plus tôt leurs avoirs du pays. Le plan de sauvetage va maintenant se mettre en place dans les prochains jours, une fois le protocole d'accord validé. Mais il est clair que le gouvernement chypriote n'est pas dans un rapport de forces favorable vis-à-vis de la Troïka.

Vous suivez de près la situation grecque. Le pays arrive t-il à sortir la tête de l'eau ?

F.M : Le gouvernement grec est déterminé à appliquer l'intégralité du programme d'ajustement. Un tour de vis budgétaire supplémentaire a été effectué en décembre dernier avant le versement de la tranche de 55 milliards d'euros mais au-delà de ça, nous pensons que l'économie pourrait croître de nouveau en 2014. Le pays a déjà utilisé 25 milliards de cette somme pour recapitaliser ses banques, le reste étant affecté au financement de son déficit et en particulier au paiement des impayés. L'Etat grec ayant arrêté de payer ses factures l'an dernier , le stock de factures impayées s'élevait à environ 8 milliards fin 2012. Avec ce versement, la Grèce a donc retrouvé un peu d'air et se voit qui plus est assuré de rester dans la zone euro. Certains signes sont encourageants. On a constaté un regain d'intérêt de groupes internationaux (Cosco, Gazprom, HP, SAP etc.) pour investir en Grèce. Les investissements ont d'ailleurs évolué favorablement au quatrième trimestre alors qu'ils avaient chuté de 60% depuis le début de la crise. En revanche, les mesures budgétaires votées en décembre 2012 vont peser sur la conjoncture au premier semestre 2013, les plans de réduction des effectifs de la fonction publique ont pris du retard et il reste une dizaine de milliards à trouver à l'horizon 2015-2016. La coalition au pouvoir à Athènes sera ainsi mis à rude épreuve...

Propos recueillis par Julien Gautier

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  • sidelcr le lundi 8 avr 2013 à 09:54

    Ce sont ceux qui nous ont précipités dans le fossé qui nous conseillent maintenant .Hallucinant .

  • launor le samedi 6 avr 2013 à 19:27

    Bien que la faillite de la croissance à crédit soit patente ou en cours les politiques vont nous resservir la nécessaire "euthanasie des rentiers" qui comme le dit ceriz a déjà démarré,

  • M8725649 le vendredi 5 avr 2013 à 20:26

    Mr Fabrice Montagne, il n'y a plus rien à faire à part maintenir l'illusion. La dette ne cesse de croître, l'austérité aussi comme le chômage. L'écroulement est inévitable car mathématiques.

  • tmaquet le vendredi 5 avr 2013 à 17:13

    @socr01: faux car les salaires ne sont pas directement corrélés à l'inflation et en plus celle-ci fait monter le chômage. D'ailleurs, il faut aussi m'expliquer pourquoi ces pays qui ont des inflations gigantesques ne sont pas riches à milliards: Éthiopie (29%), Biélorussie (25%). De l'autre côté, Suisse (0,2%), Japon (0.4%, Norvège (1%), etc.

  • ceriz le vendredi 5 avr 2013 à 15:04

    l 'argent se trouve dans l'épargne française: elle ne rapporte enlevé l'inflation réelle : plus rien.

  • socr01 le vendredi 5 avr 2013 à 14:46

    l inflation cree la croissance laquelle cree des emplois lesquels creent du pouvoir d achat(on vivait parfaitement bien en 1988 avec de l inflation a plus de 15%° AVEC DES SALAIRES INDEXES)tout le reste c est du pipo!!!pour acneiques traders...

  • M802641 le vendredi 5 avr 2013 à 14:36

    @ SuRaCtA D'accord que ce n'est pas pour les français de rembourser les dettes de nos politiques - mais que les français commencent à penser, de façon très sérieuse, à la façon de l'éviter.. Il faut sans doute s'organiser pour avoir le poids nécessaire à les obliger à ne pas prendre le chemin le plus facile !

  • sprevos5 le vendredi 5 avr 2013 à 14:03

    Le gouvernement doit informer les Français que si nous avons des taux si bas, c'est que l'état donne comme garanti les dépôts des épargnants. Le moment venu, ils n'hésiteront pas a se servir sur nos comptes pour rembourser nos créanciers. Simone Wapler a levé ce lièvre il y a déjà quelques temps.

  • tmaquet le vendredi 5 avr 2013 à 13:43

    @ceriz, @M7650121: et où allez-vous trouver de l'argent à 0% ? La seule façon de le faire, c'est d'ajouter toujours plus de masse monétaire en faisant tourner la planche à billets, donc de créer de l'inflation et de ruiner à terme tous les épargnants comme c'était le cas avant 1973.

  • M802641 le vendredi 5 avr 2013 à 13:41

    C'est parfaitement clair. Le moment venu, le dos au mur et les marchés sur le dos - ils piqueront vos dépôts dans le beau magot de 12000 milliards d'épargne, car on prend l'argent là où il est quand il en faut - voilà tout, quitte à les planquer "off-shore" comme certains !! C'est bien connu, donc assez de conjecture sur la garantie des dépôts - ce ne sont que des belles paroles !.