L'interview d'Elie Cohen (CNRS) : « Il n'y a pas de stratégie européenne en matière d'internet »

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Dailymotion restera dans le giron d'un groupe français. Mais pour quelle stratégie?
Dailymotion restera dans le giron d'un groupe français. Mais pour quelle stratégie?

La vente de 80% de Dailymotion à Vivendi ne s’inscrit pas dans une stratégie globale définie au niveau européen pour faire émerger des géants de l’internet regrette Elie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS.

Finalement, Dailymotion sera vendu à Vivendi pour 217 millions d’euros, Orange conservant 20% du capital. La plate-forme qui aurait intéressé, notamment, le groupe chinois PCCW ainsi que Yahoo! en 2013 reste dans les mains d’un groupe français. Doit-on s’en féliciter ?

Elie Cohen : Mais il n’y a pas de ligne claire dans ce domaine ! Emmanuel Macron a refusé l’offre de PCCW au nom d’une hypothétique stratégie européenne. Or, que constate-t-on ?  De nombreux acteurs français du numérique ont déjà été vendus à des groupes extra-européens, comme Priceminister au japonais Rakuten ou Meetic à l’américain Match. Il n’y a donc pas de stratégie définie de constituer des géants européens de l’internet à partir de jeunes pousses d’origine nationale. En matière d’infrastructures, on ne voit pas non plus émerger d’acteurs européens du big data ou du cloud. Face à Google ou Amazon, la politique européenne en matière de concurrence et de fiscalité reste très insuffisante. Ces géants américains ont réussi à imposer leurs conditions et bénéficient de privilèges fiscaux exorbitants par rapport à leurs équivalents européens de taille réduite. Le constat est accablant. Aujourd’hui, il existe deux grands pôles géographiques dans le monde d’internet : un pôle créatif et dynamique, les Etats-Unis, et un pôle plus autoritaire et colbertiste, la Chine… L’Europe n’a pas su développer une stratégie de puissance dans ce domaine…

Certes, mais il n’est jamais trop tard…

E.C : Vous avez raison, il n’est jamais trop tard. Mais céder Dailymotion à Vivendi marque-t-il le début d’une stratégie européenne en matière d’internet ? La réponse est non ! D’abord, Orange, le vendeur, a subi un triple échec dans le numérique : échec des solutions internet développées au sein de France Telecom, échec des acquisitions intégrées à France Telecom, échec des acquisitions maintenues en dehors du périmètre de France Telecom comme Dailymotion. Orange n’a pas su donner au site de partage de vidéos les moyens de se développer à l’international. Pour autant, j’ai beaucoup de mal à comprendre la stratégie de Vivendi dans le numérique et la place qu’il va octroyer à Dailymotion. Le groupe français reste un acteur limité dans les médias.

De quoi a besoin Dailymotion aujourd’hui ?

E.C : Face à la concurrence de Youtube, Dailymotion a besoin de moyens financiers conséquents pour conquérir les marchés américain et asiatique. On ne comprend pas bien la stratégie pour y parvenir : la plate-forme de vidéos doit-elle être payante ? Quel type de vidéos doit-il être mis en avant ? Beaucoup de questions restent en suspens et pour le moment, seule la nationalité de Vivendi semble justifier le choix d’Orange.

Cette affaire ne traduit-elle pas le désarroi des pouvoirs publics français face aux mutations de l’économie mondiale ?

E.C : Oui. A la base, le terreau de la « french tech » est très dynamique et des jeunes pousses en sortent à l’instar de Dailymotion. Très rapidement, les jeunes pousses qui ont émergé se trouvent confrontés à un problème de financement. Les ressources réglementaires et financières freinent leur essor. Face aux acquéreurs américains ou chinois, le réflexe des pouvoirs publics est de vouloir protéger des « actifs nationaux ». Or, cette notion dans le numérique n’a pas grand sens. Ce sont des actifs immatériels. Tout développement retardé est un développement manqué. Beaucoup d’occasions ont été perdues dans ces jeunes entreprises françaises. Que reste-t-il de Wanadoo aujourd’hui ? Rien.

Le patriotisme économique n’a donc pas de sens selon vous ?

E.C : Non. Le patriotisme économique national n’a pas de sens, on le voit. Cette formidable créativité entrepreneuriale française ne se traduit pas par un surplus de croissance. Les blocages structurels sont trop nombreux et c’est le signe que seule une stratégie pensée au niveau européen aurait du sens dans le domaine d’internet.

Propos recueillis par Julien Gautier