L'interview d'Alain Piffaretti : « Une nouvelle recapitalisation de Dexia sera peut-être nécessaire »

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Dexia ou l'histoire d'une incroyable faillite qui a déjà coûté 6,6 milliards d'euros au contribuable français selon la Cour des comptes. Et ce n'est peut-être pas fini. Dans ce contexte, la création d'une commission d'enquête parlementaire en France portant sur l'ensemble du dossier -et non uniquement sur l'affaire des prêts toxiques aux collectivités locales- serait logique selon le journaliste Alain Piffaretti, auteur du « Scandale Dexia, enquête sur la plus grosse faillite bancaire européenne » (nouveau monde éditions).

La Cour des comptes a publié la semaine dernière un rapport retentissant sur la chute de Dexia, estimant à 6,6 milliards d'euros la facture provisoire déjà acquittée par le contribuable français. Spécialiste du dossier, comment avez-vous accueilli ce "réquisitoire" des sages de la rue Cambon ?

Alain Piffaretti : Ce rapport est indéniablement une bonne surprise. Il était temps car il s'agit du premier rapport global en France sur l'affaire Dexia, ne portant pas uniquement sur les emprunts toxiques. Au-delà des sommes engagées par l'Etat (6,6 milliards déjà payés par le contribuable français), la Cour des comptes met surtout en évidence le fait que ce montant est provisoire. Au vu des montants en jeu, il serait logique d'instaurer une commission d'enquête parlementaire sur l'ensemble de cette affaire qui n'est pas terminée...

Le jugement du Tribunal de Nanterre condamnant Dexia en première instance dans l'affaire des emprunts toxiques pour le cas de la Seine Saint-Denis est-il la principale « menace » qui pèse sur la banque ?

A.P : L'affaire des emprunts toxiques, qui est l'aspect le plus médiatique du dossier, pourrait en effet coûter cher à Dexia mais il ne constitue pas la principale menace financière. En revanche, le bilan de la « bad bank » (actifs dépréciés invendables) de Dexia s'élève encore à 250 milliards d'euros (vs. 650 milliards avant la crise de 2008). Il faudra probablement une quarantaine d'années pour solder les comptes ! Or, les fonds propres de cette structure restent assez faibles. Si les prévisions macroéconomiques raisonnablement optimistes retenues ne se vérifient pas au cours des prochaines années, une nouvelle recapitalisation sera alors nécessaire pour éviter de déclencher la garantie des Etats de 85 milliards d'euros.

Vous décrivez dans votre livre un patron français, Pierre Richard, ancien haut-fonctionnaire obsédé par l'idée de bâtir de toutes pièces un géant bancaire international à partir de la fusion du Crédit local de France (CLF) et du Crédit communal de Belgique (CCB) en 1996. Pourquoi cette fusion a-t-elle échoué ?

A.P : Dès 1996, les problèmes de gouvernance entre les parties française et belge sont apparus. Une incompréhension réciproque qui n'a cessé de grandir. Pourtant, Dexia était érigé en modèle de croissance mais le développement international mal maîtrisé, la fuite en avant des dirigeants, le manque de contrôle des superviseurs ont fait de Dexia une structure très fragile, au bilan déséquilibré et qui n'a pas résisté à la crise financière.

En réalisant votre enquête, avez-vous découvert des informations surprenantes ou insolites ?

A.P : Oui, je ne m'attendais pas à découvrir autant de dérives et d'erreurs de gestion. Parmi les nombreux rachats successifs initiés par Pierre Richard, celui de FSA (rehausseur de crédit pour les collectivités locales américaines) en 2000 est emblématique. Il n'y a pas eu de véritable négociation. Pierre Richard voulait à tout prix faire aboutir cette opération sans sourciller sur le mode de rémunération des dirigeants américains ou le contrôle de leur activité. Quand Bob Cochran (le dirigeant-fondateur de FSA) et ses adjoints débarquaient à Paris, plusieurs cadres de Dexia ont rapporté que Pierre Richard, qui ne parle pas très bien anglais, était littéralement fasciné par ce banquier venu d'outre-Atlantique. On avait l'impression que c'est la partie américaine qui venait de racheter Dexia et non l'inverse ! Comme FSA rapportait de l'argent au groupe (avant la crise des subprimes qui a frappé de plein fouet cette entité), les demandes des contrôleurs de gestion pour renforcer le contrôle de cette filiale assez opaque n'étaient pas prises en compte par la direction internationale. Autre fait révélateur, le groupe a cru qu'il pourrait tirer profit des déboires de ses concurrents après le début de la crise à l'été 2007. La direction de Dexia a foncé dans le mur, estimant que des opportunités de marché incroyables s'ouvraient. On a peine à y croire !

La responsabilité des dirigeants de Dexia n'est pas seule en cause. On peut aussi pointer du doigt le défaut de contrôle des superviseurs ou encore le rôle ambigu des agences de notation...

A.P : Au niveau européen, l'ensemble des interlocuteurs français et belge a failli dans cette affaire. Chacun a eu tendance à se renvoyer la balle, d'où l'importance d'instaurer une supervision efficace à l'échelle européenne. Concernant les agences de notation, elles ont effectivement leur part de responsabilité. Elles arrivent souvent après la bataille. Pendant beaucoup trop longtemps, elles ont considéré que tout allait bien sans tirer la sonnette d'alarme sur les fragilités intrinsèques du groupe. En revanche, lorsque les évènements se sont gâtés, leurs décisions ont eu pour effet de précipiter l'échec. La dégradation de Moody's début octobre 2011 a entraîné la chute finale d'une banque alors en pleine réorganisation.

Concernant les fameux prêts toxiques vendus par Dexia aux collectivités locales françaises (des prêts à taux variables indexés pour la plupart sur l'évolution de la parité Euro-Franc suisse ou Euro-Yen), les plaintes déposées par de nombreuses collectivités vous paraissent-elles justifiées ? Ces dernières n'étaient-elles pas averties des risques encourus ?

A.P : En théorie oui, les clients de Dexia n'auraient pas dû signer ce type de contrats mais une relation forte de confiance s'était instaurée au fil des ans. Il était très difficile de résister à la pression de Dexia, d'autant qu'un récalcitrant passait vite pour un « ringard ». Il y a eu heureusement quelques réfractaires qui par leur fine connaissance des techniques financières ont opposé un non catégorique. Je cite dans mon livre l'exemple de Véronique Bédague-Hamilius, la secrétaire générale de la Ville de Paris, qui a toujours refusé de signer malgré les pressions ou encore de Philippe Auberger, l'ancien maire de Joigny (Yonne), qui m'a raconté l'énorme forcing qu'il avait subi de la part de Dexia pour souscrire ces prêts bonifiés à taux variable.

Vous estimez également que Dexia a servi d'écran pour les grandes banques et les hedge funds entre 2008 et 2011 qui pariaient tous dans le même sens (options d'achat sur le Franc suisse en l'occurrence). Les collectivités locales auraient-elles donc été utilisées comme contreparties en souscrivant ces prêts !?

A.P : Dexia a servi d'intermédiaire car il était beaucoup plus judicieux pour les départements de trading des grandes banques (anglo-saxonnes en particulier) de ne pas apparaître en première ligne. Par conséquent, les clients de Dexia se sont avérés d'utiles contreparties. Dexia n'a pas hésité à proposer ces prêts toxiques à des communes de taille toujours plus réduite en leur faisant miroiter des taux attractifs sans que ces dernières aient, dans la plupart des cas, véritablement conscience des risques encourus.

Propos recueillis par Julien Gautier


Lire aussi :

La facture faramineuse du sinistre Dexia (Décryptage Boursorama, le 18/07)

Le rapport de la Cour des comptes (en PDF sur le site de la Cour des comptes)

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  • liogui le lundi 29 juil 2013 à 08:40

    c'est le voici de l'économie, pifarretti, cori et consorts!

  • M4336591 le vendredi 26 juil 2013 à 18:36

    et les actionnaire? ... Bon, ok, je sors.....

  • le_savoy le vendredi 26 juil 2013 à 15:31

    Alain Piffaretti ne semble pas avoir inventé l'eau chaude ...Son histoire donne l'impression d'une suite de copiés collés ... avec beaucoup de partialité.La responsabilité française dans l'affaire est largement sous-estimée par ce monsieur !!

  • JUFRABRE le vendredi 26 juil 2013 à 12:42

    Pierre Richard , c'est le grand blond, avec une chaussure noire ? Ah, non ? C'est un des responsables de tout ce gâchis ? Mais, il est poursuivi en justice ? Ah non ? Et pourquoi ?

  • mooxi le jeudi 25 juil 2013 à 23:41

    Dexia affaire à suivre ou à fuir ?

  • mamberg le jeudi 25 juil 2013 à 19:26

    ce dirigeant est venu du monde du cinéma non ?..

  • M5786436 le jeudi 25 juil 2013 à 17:44

    Quand est-ce qu'un gouvernement aura le courage de laisser tomber ceux qui ont failli????Arrêtez ce gâchis et laissez la couler........cela aura le mérite d'assainir les comptes et de faire réfléchir d'autres banquiers, confortés par notre ministre de l'économie qui a fait voté une si maigre loi sur la séparation de la banque de marché et celle de détail......

  • nebraska le jeudi 25 juil 2013 à 17:33

    ouarf ! !On l'aurait pas deviné. Et moi j'en prédis meme une troisième.

  • olive84 le jeudi 25 juil 2013 à 17:31

    mais qu est ce qu on se marre avec les banques... et heir c etait les 10 mds donnés aux banques.. heureusement que nos medias n en parlent pas trop aux 20h00... parler du tour de france, de la naissance d un privélégié, c est sûr, y a pas besoin de bcp réfléchir...

  • gnapi le jeudi 25 juil 2013 à 17:10

    Pierre Richard ? retraite chapeau de 600 000 EUR/an. Que voulez vous, faut bien compenser la perte de pouvoir d'achat une fois à la retraite ... et c'est pas la sécu qui peut le payer.La France vous remercie: ce que devai payer Dexia pour ça doit l'être maintenant par l'Etat.