L'informatique nord-coréenne, un miroir de son système politique

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    par Jeremy Wagstaff 
    SINGAPOUR, 28 décembre (Reuters) - Développement en 
autarcie, dispositifs de surveillance de ses utilisateurs, 
marquage des données: le système d'exploitation informatique mis 
au point en Corée du Nord, que deux chercheurs allemands ont pu 
analyser, ressemble grandement au système politique de la 
République populaire démocratique. 
    Florian Grunow et Niklaus Schiess, de la société spécialisée 
en sécurité informatique ERNW GmbH, ont réussi à télécharger ce 
système d'exploitation depuis un site internet hors de Corée du 
Nord et en ont exploré le code dans le détail. 
    Ils ont exposé à l'agence Reuters leurs conclusions, qu'ils 
présenteront dimanche prochain à Hambourg lors du Chaos 
Communication Congress, un rassemblement de hackers et de 
spécialistes de la sécurité des systèmes informatisés. 
    Le système d'exploitation "100% Made in North-Korea", 
dénommé Etoile Rouge OS, illustre le dilemme du régime de 
Pyongyang: comment bénéficier des avantages liés à 
l'informatisation de la société et à internet tout en maintenant 
un contrôle étroit sur la diffusion des idées et de la culture ? 
    Aucune donnée fiable ne quantifie le parc informatique 
actuel en Corée du Nord, où un système intranet rudimentaire 
permet de se connecter à des sites officiels ou autorisés mais 
pas au réseau mondial. 
    Contrairement à ce que de nombreux observateurs pensaient, 
Etoile Rouge, notent les chercheurs allemands, n'est pas 
simplement une copie de systèmes d'exploitation occidentaux 
existants. 
    "Kim Jong-il (le dirigeant nord-coréen mort en décembre 
2011) avait déclaré que la Corée du Nord devait mettre au point 
son propre système. C'est ce qu'ils ont fait", résume Florian 
Grunow. 
    La dernière version d'Etoile Rouge OS remonte 
vraisemblablement à 2013. Elle est basée sur une version du 
système d'exploitation libre Fedora mis au point par Linux mais 
possède ses propres caractéristiques, notamment dans le domaine 
de cryptage des données. 
     
    TATOUAGE NUMÉRIQUE 
    "C'est un système d'exploitation complet dont ils contrôlent 
pratiquement tout le code", poursuit-il. Un point important pour 
éviter que des services de renseignement étrangers ne puissent 
l'altérer. 
    "La peur explique sans doute un peu cela. Les Nord-Coréens 
souhaitent peut-être être indépendants de tout autre système 
d'exploitation parce qu'ils redoutent les 'backdoors' (ndlr, des 
failles qui permettent au développeur ou à un tiers de 
surveiller ou de prendre le contrôle d'un ordinateur)." 
    Mais le système d'exploitation permet aussi de surveiller 
ses utilisateurs. 
    Outre qu'il est très difficile à modifier - si on essaie par 
exemple de désactiver l'antivirus, l'ordinateur transmet un 
message d'erreur et se réinitialise -, le système Etoile Rouge 
OS opère aussi comme un outil de surveillance de l'utilisation 
qui en est faite. 
    Dans un pays où les films, la musique, les livres étrangers 
circulent sous le manteau, sous forme de clés USB ou de 
cartes-mémoires, il marque tous les fichiers multimédias 
introduits sur un ordinateur. 
    Ce "tatouage numérique" permet de suivre à la trace 
quiconque a ouvert, voire créé le fichier en question. 
    "C'est clairement de l'intrusion dans la vie privée", 
poursuit Grunow, qui précise que les utilisateurs n'en sont pas 
conscients et que tous les fichiers, même ceux qui n'ont pas été 
ouverts, sont ainsi marqués. 
    Pour Nat Kretchun, spécialiste de la diffusion des médias 
étrangers en Corée du Nord, ce dispositif est le reflet d'une 
prise de conscience des autorités nord-coréennes de la nécessité 
qu'il y a à élaborer de "nouvelles voies pour actualiser leurs 
procédures de surveillance et de sécurité afin de répondre à de 
nouveaux types de technologie et de nouvelles sources 
d'information". 
 
 (avec James Pearson à Séoul; Henri-Pierre André pour le service 
français) 
 
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