L'expulsion d'imams relance la question de leur formation

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par Marine Pennetier

PARIS (Reuters) - L'expulsion par la France d'imams jugés radicaux pourrait relancer l'idée de créer en France un institut national chargé de leur formation afin d'enrayer l'influence de prédicateurs fondamentalistes issus de pays étrangers.

La question d'un "islam de France", prôné à intervalles réguliers tant par des responsables politiques que des membres de la communauté musulmane, se heurte jusqu'à présent à de profondes divergences et à l'influence présumée des bailleurs de fonds étrangers des formations existantes.

Contrairement à la religion catholique qui ordonne les prêtres ou les évêques, il n'existe en France aucune organisation ou structure qui décerne le titre d'imam.

Si les imams des mosquées doivent être acceptés par la communauté de fidèles et connaître suffisamment le Coran et les rites pour pouvoir diriger la prière, tout un chacun peut en théorie s'ériger en imam, au risque de laisser libre cours, dans des proportions certes marginales, à des dérives.

Paris a annoncé le 2 avril l'expulsion de trois imams, un Malien, un Turc et un Saoudien, considérés comme des islamistes radicaux, et décidé d'interdire la venue de quatre prédicateurs conviés au congrès de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui se tient à partir de vendredi près de Paris.

En France, où entre 1.500 à 1.700 imams exercent selon le ministère de l'Intérieur, trois instituts musulmans privés français, proposent une formation à l'imamat.

Le plus ancien est l'Institut européen des sciences humaines (IESH) fondé en 1990 par l'UOIF dans la Nièvre, rejoint depuis par un autre IESH en région parisienne et l'institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, créé en 1993.

PRINCIPES RÉPUBLICAINS

Une situation mal perçue par certains imams et responsables politiques, qui voient d'un mauvais oeil des institutions dirigées selon eux par l'Algérie, le Maroc ou l'Arabie saoudite.

"Tant qu'il n'y aura pas un islam de France avec des imams formés en France, nous continuerons à voir nos jeunes attirés par des fondamentalistes", estime Hassan Chalghoumi, imam de Drancy (Seine-Saint-Denis) et président de la conférence des imams. "Nous ne pouvons pas nous permettre d'avoir des imams financés par tel ou tel mouvement : les pays ne financent pas pour rien, il y a toujours une politique derrière."

Une position partagée par le président de l'Association des imams de France.

"Les imams sont formés à l'étranger et viennent pour un mandat de quatre ans en France : comment voulez-vous qu'ils apportent de la stabilité en étant eux-mêmes dans une position instable?", dit Ahmed Miktar, qui officie à Villeneuve d'Ascq (Nord).

A l'Institut al Ghazali, ils sont une quinzaine chaque année à se laisser séduire par une formation de cinq ans pour devenir imam. Au programme, jurisprudence, théologie, culture occidentale et principes républicains.

Une formation "indispensable et indépendante", souligne un responsable pédagogique de l'Institut qui a requis l'anonymat, et ajoute ne recevoir aucune consigne pédagogique de l'Algérie.

Selon de nombreux membres de la communauté, la lutte contre le fondamentalisme devrait passer par la création d'un statut de l'imam et celle d'un institut indépendant proposant une formation unique.

En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, s'était prononcé en faveur d'un "institut de formation des imams de France, qui parlent français, qui connaissent notre culture et qui respectent nos coutumes".

Pour Ahmed Miktar, "la question de la formation est importante et a déjà été soulevée par le passé mais on n'est pas parvenu à trouver de cadre unique, il faudrait un accord entre la République et les institutions privées".

A défaut de consensus, des instituts ont vu le jour depuis le début des années 2000 et proposent une formation en continu sur les questions de loi française, laïcité et principes républicains pour les imams exerçant déjà au sein d'une mosquée.

Formé "sur le tas" comme de nombreux imams en France, Brahim Saadan, 44 ans, a suivi pendant un an la formation dite des "imams" lancée en 2008 par l'Institut catholique de Paris.

COMPATIBILITÉ

"Ce n'est qu'en faisant cette formation que j'ai vu qu'il n'y avait pas d'incompatibilité entre les principes de l'islam et ceux de la République quand les deux sont respectés", explique Brahim Saadan, imam à Plaisir (Yvelines).

Tentant d'apaiser les inquiétudes suscitées par l'affaire Mohamed Merah, le tueur de sept personnes inconnu des mosquées mais fiché par les services pour son militantisme salafiste, les responsables de la communauté musulmane misent sur les imams pour prévenir la montée de l'islam radical.

Mais face aux moyens de communication de plus en plus sophistiqués utilisés par les mouvances fondamentalistes, la lutte contre le radicalisme ne peut pas passer par la seule formation de l'imam, soulignent certains prédicateurs.

"L'imam a un rôle de pompier mais il ne peut pas éteindre tous les feux", dit Tareq Oubrou, l'imam de la mosquée de Bordeaux. "On veut traiter le cancer mais en traitant le symptôme au lieu de s'attaquer aux racines du mal, à savoir la crise de la société française."

Pour Olivier Bobineau, sociologue des religions et directeur

de la formation dite "des imams" à la Catho, il faut envisager une nouvelle forme de médiateurs sociaux.

"Aujourd'hui, chaque leader cultuel musulman est considéré dans l'opinion publique et par certains responsables politiques comme un potentiel barbu terroriste. Cela montre que les système a atteint ses limites", souligne-t-il.

"Il faut proposer de nouveaux débouchés d'où l'idée de médiateurs sociaux : des gens sur le terrain qui connaissent le fait religieux comme le fait laïc".

Edité par Yves Clarisse

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