L'exposition médiatique d'un général iranien indispose Bagdad

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* Le général Qassem Soleimani est omniprésent en Irak * Le commandant de la brigade Al Qods est considéré comme le bras armé de l'expansionnisme iranien * "L'Iran prend le contrôle de l'Irak", dénonce Ryad (Actualisé avec éléments biographiques sur Soleimani et contexte) par Phil Stewart et Samia Nakhoul WASHINGTON/BEYROUTH, 17 avril (Reuters) - Le Premier ministre irakien Haïdar al Abadi, en déplacement à Washington, a salué jeudi soir l'assistance fournie par l'Iran dans le combat que mène le gouvernement de Bagdad contre les djihadistes de l'Etat islamique (EI) mais s'est montré agacé par la surexposition médiatique d'un général iranien venu appuyer les forces irakiennes. Le général Qassem Soleimani, commandant de la brigade Al Qods dépendant du corps des Gardiens de la révolution, l'élite des forces armées iraniennes, est récemment apparu sur de nombreuses photos d'opérations militaires en Irak. On l'a vu en particulier conduisant la bataille lors de la contre-offensive de Tikrit, la ville d'origine de Saddam Hussein reprise au début du mois aux forces de l'EI qui la contrôlaient depuis juin dernier. S'exprimant lors d'un colloque organisé par le Centre for Strategic and International Studies à Washington, Haïdar al Abadi a estimé que la surexposition médiatique du général Soleimani était de nature à envoyer un message tronqué de ce qui se passait sur le terrain. "Pour être honnête avec vous, c'est un sujet très sensible. La souveraineté de l'Irak est très importante", a expliqué le Premier ministre chiite. "Des Irakiens se sacrifient pour sauver leur pays. Laisser supposer que ce sont d'autres qui font cela au nom des Irakiens est une chose que nous ne pouvons pas accepter", a-t-il poursuivi. "MOI, QASSEM SOLEIMANI, JE CONTRÔLE LA POLITIQUE IRANIENNE EN IRAK, EN SYRIE, AU LIBAN, À GAZA ET EN AFGHANISTAN" Soleimani aurait accédé au commandement de la brigade Al Qods, la branche des pasdaran chargée des opérations extérieures, en 1997 ou 1998, selon une biographie diffusée par l'American Enterprise Institute. Dans nombre de capitales arabes sunnites, qu'inquiète l'influence croissante de Téhéran en Irak, en Syrie, au Liban ou au Yémen, il incarne les aspirations à un nouvel Empire perse et représente le bras armé d'une confrontation engagée entre la principale puissance chiite et les pays de l'islam sunnite. Dans une interview accordée le mois dernier au Washington Post, David Petraeus, ancien commandant des forces américaines en Irak et en Afghanistan, évoque la présence à Tikrit du général Soleimani, "notre vieil ami Hadji Qassem", ironise-t-il. Celui qui a aussi dirigé la CIA mentionne un message que Soleimani lui a fait remettre au printemps 2008, en pleine offensive des forces irakiennes et de la coalition américaine contre les milices chiites d'Irak: "Général Petraeus, vous devriez avoir conscience que moi, Qassem Soleimani, je contrôle la politique iranienne en Irak, en Syrie, au Liban, à Gaza et en Afghanistan." Jusque-là cloîtré dans l'ombre, le général Soleimani n'entre en pleine lumière qu'à partir de juin dernier, au moment où les djihadistes sunnites de l'Etat islamique s'emparent de vastes territoires du nord de l'Irak, dont la grande ville de Mossoul, et menacent Bagdad. Dès le mois de juin, il se rend à Bagdad où il coordonne avec les hauts responsables de la sécurité irakienne une contre-offensive contre les djihadistes sunnites et met sur pied une coalition des milices chiites irakiennes. "SI SOLEIMANI N'ÉTAIT PAS INTERVENU EN IRAK, BAGDAD SERAIT TOMBÉE" La première confirmation par un membre des Gardiens de la révolution de la présence de Soleimani et de ses hommes en Irak date de la fin septembre. Interrogé par la télévision iranienne, le général Amir Ali Hajizadeh affirme que "notre grand commandant Soleimani et 70 hommes ont stoppé la progression de Daech et les a empêchés de prendre Erbil", la capitale du Kurdistan autonome. D'après Ali Reza Zakani, député iranien proche du guide suprême de la révolution islamique l'ayatollah Ali Khamenei, cité par l'agence iranienne de presse Rasa, "si Hadji Qassem Soleimani n'était pas intervenu en Irak, Bagdad serait tombée, et cela vaut aussi pour la Syrie: sans la volonté de l'Iran, la Syrie serait tombée". Les photos de l'ancien homme de l'ombre, âgé de soixante ans, le montrent sur tous les fronts. A Tikrit, donc, mais aussi en Syrie pour présenter ses condoléances après la mort d'un proche de Bachar al Assad, le président syrien de confession alaouite, une branche de l'islam chiite, ou à Beyrouth, se recueillant sur la tombe de Djihad Moughniyeh, le fils du défunt commandant du Hezbollah chiite. L'influence personnelle de Soleimani est à ce point manifeste qu'un site de l'opposition syrienne a diffusé une fausse affiche de campagne électorale appelant à "voter pour Qassem Soleimani, président de la Syrie". En Jordanie, alliée des Etats-Unis et de l'Arabie saoudite mais qui se tient prudemment à l'écart de la guerre en Syrie voisine, l'influence grandissante de l'Iran inquiète. "Nous ne pouvons pas tolérer que l'Iran intervienne dans notre arrière-cour", notait au début du mois un responsable jordanien. "Les Iraniens ont nourri trop d'idées récemment avec Soleimani qui mène le jeu et donné à tous le sentiment que nous commençons à assister à l'émergence d'un empire iranien", ajoutait-il. L'intervention très visible des Iraniens à Tikrit est venue confirmer les craintes stratégiques des Saoudiens. "La situation à Tikrit est l'exemple parfait de ce qui nous inquiète. L'Iran prend le contrôle de l'Irak", a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al Fayçal, lors d'une conférence de presse commune avec son homologue américain John Kerry, venu à Ryad début mars pour tenter de rassurer ses alliés du Golfe. (voir ID:nL5N0W72WK ) Car l'alliance de facto entre les Iraniens et les Américains contre l'ennemi commun que représente l'Etat islamique, et la volonté prêtée à Barack Obama de vouloir conclure quel qu'en soit le coût un accord sur le programme nucléaire iranien, renforcent le sentiment que Washington serait prêt à donner carte blanche à Téhéran et abandonner ses alliés sunnites. "Les Iraniens se battant avec la coalition contre l'Etat islamique, ce n'est pas une mauvaise chose", notait récemment un diplomate occidental. "Etrange compagnonnage, non ? Mais que disait Churchill ? Qu'il était prêt à souper avec le diable s'il battait Hitler." (avec Suleiman al Khalidi à Amman et Richard Mably à Bagdad; Pierre Sérisier et Henri-Pierre André pour le service français)

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