L'Europe de la défense et la consolidation attendront

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L'ÉCHEC DANS LE DOSSIER EADS/BAE MONTRE QUE L'EUROPE DE LA DÉFENSE ET LA CONSOLIDATION ATTENDRONT
L'ÉCHEC DANS LE DOSSIER EADS/BAE MONTRE QUE L'EUROPE DE LA DÉFENSE ET LA CONSOLIDATION ATTENDRONT

par Matthias Blamont

PARIS (Reuters) - L'échec de la fusion d'EADS et BAE Systems illustre l'incapacité des Etats à mettre en musique une Europe de la défense et une consolidation qu'ils appellent pourtant de leurs voeux depuis plusieurs années.

Il met également en lumière la volonté de l'Allemagne de conserver la maîtrise de son industrie, qui jouit de meilleures performances que celles de la France et du Royaume-Uni.

Un mois après l'annonce de leur entrée en négociations exclusives, EADS et BAE ont décidé mercredi de renoncer à leur projet de rapprochement, une opération qui devait leur permettre de donner naissance à nouveau géant mondial du secteur, plus important en chiffre d'affaires que l'américain Boeing.

La Bourse et les syndicats, pour des raisons différentes, se sont réjouis de l'annonce du jour. Les deux groupes ont de leur côté accusé l'Allemagne d'avoir torpillé le projet, tandis que Londres et Paris ont souligné que la responsabilité revenait essentiellement à EADS et BAE.

"Je n'ai pas à regretter ou à me réjouir, j'ai à constater. J'ai confiance dans EADS qui continuera sa progression", a déclaré le président François Hollande au cours d'une conférence de presse, évoquant la nécessité de garder de "bonnes relations" avec l'Allemagne et le Royaume-Uni.

Plus directe, la présidente socialiste de la commission de la défense de l'Assemblée nationale, Patricia Adam, a évoqué "une très mauvaise annonce pour l'Europe de la défense".

Le secrétaire d'Etat allemand à l'Economie, Peter Hintze, a quant à lui estimé dans une interview à l'hebdomadaire Der Spiegel que les intérêts industriels de son pays seraient mieux servis si EADS restait indépendant.

Plusieurs experts interrogés par Reuters s'attendaient à ce que le projet de fusion n'aille pas à son terme, au-delà même de la seule problématique de gouvernance propre à EADS et des conditions financières du projet critiquées par certains grands actionnaires.

Sur fond de ralentissement économique généralisé, la crise de la dette mobilise les chancelleries européennes et les inconvénients mis en avant par le rapprochement semblent l'avoir emporté sur ses avantages supposés.

L'Allemagne, qui souhaitait bénéficier du même traitement que la France dans le schéma de fusion retenu, avait aussi insisté pour que la nouvelle entité dispose d'un siège à proximité de Münich, où sont déjà implantés des locaux d'EADS.

Selon plusieurs sources, ces deux exigences ont fait se cabrer Londres, inquiet des conséquences qu'elles auraient pu avoir sur l'accès des équipes de BAE Systems aux Etats-Unis, premier marché mondial de défense, et Paris.

"Nous savions que ce serait un projet risqué. Les relations franco-allemandes étaient déjà difficiles du fait de la crise de la zone euro. Les deux parties ont eu le sentiment d'être menées en bateau mutuellement", ajoute Etienne de Durand, directeur du centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri).

TÂCHE HERCULÉENNE

"La question que devaient se poser les Etats était de savoir s'ils allaient créer une entreprise qui soit compétitive au niveau mondial dans l'aéronautique et la défense et qui leur assure une autonomie d'approvisionnement", explique pour sa part Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques.

"Les Français ont répondu oui par intérêt stratégique car le projet s'inscrivait dans le cadre global de construction de l'Europe de la défense. Les Britanniques ont répondu oui parce qu'ils souhaitaient conserver la compétitivité de leur entreprise. L'Allemagne a répondu non car l'Europe de la défense n'est pas une fin en soi pour ce pays, que l'industrie allemande est compétitive et que les Allemands voulaient conserver le contrôle sur la définition de cette compétitivité", ajoute-t-il.

Selon lui, une occasion unique de procéder à la consolidation industrielle européenne a été manquée.

D'autres industriels ont fait valoir que la fusion d'EADS et de BAE ne constituait pas une fin en soi et que le projet pouvait faire craindre des risques d'exécution industrielle importants, avec en mémoire la cacophonie européenne suscitée par les difficultés du projet d'avion de transport militaire A400M.

"Ce n'est pas aux industriels de faire l'Europe de la défense mais aux politiques. Aux Etats-Unis, il y a un donneur d'ordres et un chéquier. En Europe, il y a plusieurs donneurs d'ordres et plusieurs chéquiers", a déclaré une source industrielle qui a souhaité conserver l'anonymat.

La consolidation, qu'elle implique ou non EADS et BAE, semble en tout cas se faire attendre.

En 2010, le ministre français de la Défense Hervé Morin et son homologue britannique Liam Fox avaient indiqué que la France et le Royaume-Uni devraient encourager davantage de rapprochements et de partenariats dans l'industrie de la défense en Europe, compte tenu des restrictions budgétaires à venir.

L'échec du mariage EADS-BAE, qui devait répondre à cette volonté et déclencher d'autres rapprochements ou partenariats, pourrait ne pas favoriser d'autres initiatives avant plusieurs mois.

"Ces désaccords entre Etats sont une leçon pour le marché de la défense dans son ensemble. Rassembler les intérêts des investisseurs et des gouvernements constituera une tâche herculéenne", prédit Guy Anderson, analyste chez IHS Jane's.

Avec les contributions d'Emmanuel Jarry, Paul Sandle, Leigh Thomas, édité par Dominique Rodriguez

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