"L'euro est-il trop fort ?" - Tchat avec Christian de Boissieu du Cercle des économistes

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L'euro fait-il les frais de la guerre des monnaies ? Selon Christian de Boissieu, la devise européenne est actuellement trop chère face au dollar. Il appelle la BCE à se tenir prête à intervenir pour adapter sa politique de change.

L'euro fait-il les frais de la guerre des monnaies ? Selon Christian de Boissieu, la devise européenne est actuellement trop chère face au dollar. Il appelle la BCE à se tenir prête à intervenir pour adapter sa politique de change.

L'euro est cher, trop cher, par rapport au dollar mais aussi vis-à-vis des autres devises. Il vaut aujourd'hui près de 1,35 dollar. Or, le taux de change d'équilibre calculé sur la base de la parité des pouvoirs d'achat serait autour de 1,10 dollar pour un euro. D'où une surévaluation de la monnaie européenne d'environ 20 % ! Après quatre ans de crise grave de la zone euro, le taux de change de l'euro a fort peu reculé. Nous n'avons même pas eu ce qui aurait pu être le seul côté positif de cette crise très négative, à savoir un recul de l'euro pour améliorer notre compétitivité et aider la reprise. Les raisons sont multiples : politique monétaire agressive de la Fed, préférence des Américains, quoiqu'ils en disent, pour un dollar faible, mais aussi maintien de la crédibilité de l'euro, ce qui par ailleurs est une bonne chose (le reste du monde n'a pas vendu l'euro, par exemple la Chine).

Une monnaie surévaluée est favorable à la lutte contre l'inflation mais elle réduit la compétitivité-prix. Dans le contexte actuel, l'inflation décélère. Elle se rapproche de zéro et pourrait même virer dangereusement à la déflation dans de nombreux secteurs, ce qui n'est jamais bon pour l'activité et l'emploi. Conclusion : aujourd'hui les inconvénients de la surévaluation l'emportent clairement sur ses avantages. La dernière enquête sur les sociétés du CAC 40 le confirme : depuis l'été, la vigueur de l'euro pèse sur leur activité et leurs résultats. Le fait que les entreprises allemandes soient moins sensibles au change, parce qu'elles sont plus performantes sur la compétitivité hors-prix, ne règle pas le problème posé.

Dans ce monde où s'installe une « guerre des monnaies », aucun pays ne voulant voir sa monnaie s'apprécier durablement, nous sommes confrontés à un paradoxe européen. Alors que les Etats-Unis sont actifs avec leur politique monétaire très souple et qui va le rester (cf. les déclarations de J. Yellen, Présidente désignée de la Fed), alors que la Chine freine la montée de sa monnaie, alors que le Japon joue à fond le recul du yen, alors que la Grande-Bretagne se satisfait d'une livre sterling peu pénalisante, la zone euro reste trop passive. Comment se fait-il que cette région, qui a dans le monde développé la croissance la plus faible et le chômage le plus élevé, soit celle dont la devise est aussi nettement surévaluée ?

Certes la BCE vient de ramener son taux directeur à 0,25%. J'applaudis. Mais l'euro risque de grimper en 2014, car nous allons progressivement sortir de la crise de la zone euro et la « guerre des monnaies » va se poursuivre. La BCE n'a plus de marge sur son taux directeur. Je compte sur le pragmatisme de Mario Draghi pour concevoir une politique de change (intensification des achats de titres par la BCE, interventions sur le marché des changes coordonnées avec d'autres banques centrales etc.) si jamais l'euro devait se rapprocher du seuil de 1,50 dollar pour un euro.

Christian de Boissieu


Christian de Boissieu, professeur à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et vice-président du Cercle des économistes, vous répondra mardi 19 novembre à 17h. A vos questions !

Christian de Boissieu est professeur d'économie à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, professeur au Collège d'Europe à Bruges, et membre du Collège de l'Autorité des Marchés Financiers. Agrégé des facultés de droit et de sciences économiques, il a été membre de la Commission Attali, de la Commission du Grand Emprunt et président du Conseil d'Analyse Economique. Il est l'auteur de nombreux ouvrages.
Ses principaux domaines d'expertise sont la monnaie ; la finance ; la banque ; les politiques économiques et l'intégration européenne.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.