L'Egypte n'a rien à célébrer cinq ans après la chute de Moubarak

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    * Aucune manifestation d'ampleur prévue lundi 
    * Les autorités multiplient les mesures répressives 
    * Les militants partagés entre peur et lassitude 
 
    par Ahmed Aboulenein 
    LE CAIRE, 24 janvier (Reuters) - Ali al Khouly et Mohamed 
Ali venaient juste de s'asseoir dans un café du Caire quand des 
agents en civil les ont attrapés et emmenés au poste de police. 
Les policiers voulaient surtout savoir ce que comptaient faire 
ces deux militants laïques lundi. 
    A l'approche du cinquième anniversaire des manifestations du 
25 janvier 2011 ayant débouché sur le renversement d'Hosni 
Moubarak après 30 années de pouvoir, la vague de répression à 
l'oeuvre en Egypte témoigne de l'inquiétude des autorités. 
    "Ils ont recours à la tactique de la peur parce qu'ils ont 
peur eux-mêmes", a déclaré Ali al Khouly à Reuters le lendemain 
de sa libération. "Je n'ai honnêtement aucune idée de la raison 
pour laquelle j'a été emmené ni de la raison pour laquelle j'ai 
été libéré, mais rien ne justifie cette terreur." 
    Alors que des milliers d'opposants se trouvent derrière les 
barreaux, la probabilité de vastes manifestations contre le 
pouvoir lundi paraît ténue. Observateurs et militants jugent 
cependant que la répression actuelle révèle le climat 
d'insécurité qui s'est répandu en Egypte depuis que, à la tête 
de l'armée, l'ancien général devenu président Abdel Fattah al 
Sissi a renversé les Frères musulmans il y a deux ans et demi. 
    Si le chef de l'Etat reste apprécié par une grande partie de 
la population, Abdel Fattah al Sissi ne jouit plus de la même 
popularité qu'en juillet 2013, lorsque son portrait -- béret 
militaire sur la tête et lunettes de soleil devant les yeux -- 
s'affichait partout, jusque sur les sous-vêtements féminins. Ses 
promesses de redressement économique peinent toujours à se 
matérialiser et la menace de violences islamistes reste bien 
présente.  
    "Il y a une paranoïa élevée au sein du gouvernement. C'est 
une manière non voulue de reconnaître qu'il y a eu un certain 
nombre d'échecs", juge Timothy Kaldas, chercheur à l'Institut 
Tahrir pour la politique au Moyen-Orient. 
     
    PERQUISITIONS 
    Après le renversement par l'armée du président Mohamed Morsi 
à la suite de vastes manifestations contre les Frères musulmans 
parvenus au pouvoir par les urnes, les forces de sécurité ont 
tué des centaines de partisans de la confrérie islamiste et en 
ont emprisonné des milliers d'autres tandis que les Frères 
étaient déclarés organisation terroriste. 
    La répression s'est élargie depuis. 
    Ces dernières semaines, les arrestations se sont multipliées 
dans les rangs des militants démocratiques, des centres 
culturels ont été fermés et instruction a été passée aux imams 
de transmettre aux fidèles le message selon lequel manifester 
contre le président Sissi est un péché. 
    La police a perquisitionné ces derniers jours dans de 
nombreux appartements, en particulier dans le centre du Caire 
près de la place Tahrir, épicentre du soulèvement de 2011. Elle 
affirme avoir découvert des dizaines d'étrangers dont le visa 
avait expiré, ce qui rappelle les discours du gouvernement 
Moubarak en 2011, quand des étrangers étaient accusés d'inciter 
à la contestation. 
    Ali al Khouly et Mohamed Ali ne sont pas des militants de 
premier rang mais ils ont néanmoins été pris dans le coup de 
filet et détenus pendant cinq heures au commissariat, dit leur 
avocat. 
    "C'est un régime qui sait qu'il a quelque chose à craindre. 
Il sait qu'il n'a pas accompli ce que les Egyptiens 
attendaient", commente Ayman al Sayyad, rédacteur en chef du 
journal politique Weghet Nazar. 
     
    SERMONS EN FORME DE MISE EN GARDE 
    La plupart des Egyptiens ne sont toutefois pas dans une 
opposition active au président Sissi, remarque Mohamed Ali, et 
nombre de militants sont désormais las de lutter contre le 
pouvoir dans un climat d'indifférence généralisée. 
    "Rien ne se passe, on ne peut pas forcer les gens. Même si 
nous nous opposons au régime, nous devons respecter la volonté 
du peuple", dit Ali al Khouly. 
    Reuters a rencontré trois autres militants qui ont tenu à 
conserver l'anonymat par crainte de représailles. Tous les trois 
ont dit qu'ils resteraient chez eux le 25 janvier à la suite des 
vagues d'arrestations et de la fermeture de leurs lieux de 
rassemblement. 
    Pas moins de quatre espaces culturels, dont une galerie 
d'art et une maison d'édition dans le centre du Caire, ont fait 
l'objet de perquisitions ou ont été fermés au cours du mois 
écoulé. 
    "Nous avons pris plusieurs mesures pour faire en sorte que 
les militants n'aient pas d'espace pour respirer et ne soient 
pas en mesure de se rassembler, et plusieurs cafés et d'autres 
lieux de rassemblement ont été fermés, tandis que certains ont 
été arrêtés pour faire peur aux autres", a dit à Reuters un 
responsable de l'agence égyptienne de la sécurité intérieure. 
    Le ministère des Dotations religieuses, qui transmet chaque 
semaine aux prédicateurs des thèmes à aborder et des 
formulations à citer lors des prières du vendredi, participe à 
cette campagne. 
    Les deux derniers sermons hebdomadaires ont ainsi 
explicitement mis en garde contre toute manifestation le 25 
janvier. Dans l'un d'eux, intitulé "La bénédiction de la sûreté 
et de la sécurité", il a été dit que les individus cherchant la 
déstabilisation commettaient un crime grave aux yeux de Dieu. 
    Ayman al Sayyad avertit cependant: "L'oppression nourrit les 
manifestations et la manifestation est la première étape vers la 
violence", dit le rédacteur en chef du journal politique Weghet 
Nazar. "Le régime craint de récolter ce qu'il a semé." 
 
 (Avec Ahmed Mohamed Hassan et Mostafa Hashem; Bertrand Boucey 
pour le service français) 
 
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