L'édito de Marc Gilson : Chiens et Loups

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Les mesures non conventionnelles prises par les banques centrales visent à sauver le « système financier » à court terme. Mais la contrepartie a un prix élevé pour les Etats concernés rappelle Marc Gilson (Fuchs & Associés Finance).

Septembre 2012 risque bien de rester dans nos mémoires comme le mois durant lequel l’Europe a marqué le plus de points depuis bien longtemps. L’incroyable coup de pouce de la BCE, la décision mesurée de la Cour constitutionnelle allemande, le vote plutôt pro-européen des Néerlandais, le plaidoyer de Barroso pour une fédération d’Etats-nations... ont entraîné un regain de confiance dans l’euro et un retour des investisseurs hors-zone sur les valeurs européennes. Et pourtant...

L’argent bon marché ne crée pas d’emplois

Ne perdons pas de vue que la politique monétaire, aussi laxiste soit-elle, ne peut manifestement rien pour lutter contre le taux de chômage ni pour doper une croissance toujours anémique sur le vieux continent. La FED rejoint pourtant la BCE : elle vient d’annoncer qu’elle continuerait ses rachats d’obligation et maintiendrait les taux au plancher jusqu’à ce que les chiffres du chômage s’améliorent. Etrange corrélation quand on sait que le rôle des banques centrales est surtout de sauver Etats et institutions financières. Un sondage récent montre cependant que les chefs d’entreprise -qui, contrairement aux banques et aux administrations, font tourner la machine économique- sont devenus vraiment insensibles à de nouvelles baisses de taux d’intérêt au moment de prendre des décisions en matière d’investissement. Que ce soit en provenance de la BCE ou de la FED, toutes les mesures qui tendent à inonder de liquidités (bon marché) le système financier ont un horizon à court terme, un parfum d’urgence, un habit de super-héros de « comics ». Certes, les banques et les Etats seraient temporairement sauvés, et c’est très bien, mais sur le fond y-a-t-il vraiment progrès ?

La BCE ne dit pas autre chose : « la consommation privée devrait s’inscrire en baisse tout au long de 2012, traduisant un recul du revenu réel disponible, en raison de la contraction de l’emploi et de la rémunération réelle par personne occupée, des mesures d’assainissement budgétaire et de la faiblesse des revenus hors travail. Une réduction du taux d’épargne, tenant au lissage par les ménages de leur consommation dans le temps, devrait partiellement compenser cette contraction du revenu réel disponible. Cependant, la baisse du taux d’épargne devrait être atténuée par la hausse continue du taux de chômage et le faible indice de confiance des consommateurs, susceptibles de renforcer l’épargne de précaution ».

Chacun pour soi, et la BCE pour tous ?

Dans ce contexte économique faiblard, de grands Etats comme l’Italie ou l’Espagne estiment malgré tout qu’ils sont capables de s’en sortir seuls. Ils font vraiment penser au Loup de la fable qui constate que le Chien n’est bien nourri que parce qu’il accepte de porter un collier qui le rend esclave. Le Loup s’enfuit car il préfère sa liberté et sa précarité aux chaînes qui l’attendent. Chaque fois que la Troïka revient examiner la situation en Grèce, cela se traduit par de nouvelles exigences budgétaires et par des rebuffades populaires. Chaque mesure prise pour aider un Etat est assortie de ses chaînes (souvent de fabrication allemande ou du Nord de l’Europe)...

Autoritarisme vs Démocratie

Nous baignons dans un climat bien particulier où l’efficience se doit de régner, à tous les niveaux. Cette efficience n’est pas une grande idéologie, qui aurait forcément ses détracteurs et ses défenseurs. Non, c’est une sorte de mode de pensée, apparemment moins dangereux qu’une idéologie, qui s’impose insidieusement, qui privilégie le système au lieu de l’Homme, qui amène l’autoritarisme à remplacer la démocratie, qui dénature progressivement l’ancienne organisation de notre société et qui génère des effets pervers (échec des politiques de redistribution, écart croissant entre riches et pauvres, etc.).

De temps en temps, le Loup qui sommeille dans chaque Chien vient rappeler à tous qu’il doit être possible de trouver un mode de fonctionnement qui permet à chacun d’avoir sa chance, qui laisse la porte ouverte à tous les débats et surtout qui n’enchaîne pas le plus grand nombre pour la satisfaction du plus petit nombre.

Notre organisation sociale peut-elle survivre à la crise ?

Les mesures (en apparence si réjouissantes et efficientes) prises pour sauvegarder la zone euro à court terme, devraient logiquement provoquer une poussée inflationniste dès que la vitesse de circulation de la monnaie augmentera avec le retour de la croissance. A moins que les obscures promesses de stérilisation de la BCE ne soient réellement efficaces, évidemment. Quoi qu’il en soit, la sortie de la crise de la dette européenne et le rétablissement de nos économies devraient prendre encore plusieurs années. Ce qui permettra aux Chiens de garder leur suprématie.

Références : www.ecb.int/press ; Emmanuel Garessus, (www.letemps.ch) et Paul Krugman (krugman.blogs.nytimes.com)


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  • wanda6 le lundi 17 sept 2012 à 14:18

    L’article 125 du traite de Lisbonne interdit tout soutien financier des institutions européennes (Banque centrale européenne y compris)... Par contre l'article 50 autorise un état à quitter l'UE... Que font nos dirigeants marionnettes de la finance? Exactement le contraire...