L'édito de la semaine : "Euro/dollar, tordre le cou aux idées reçues"

le
0
Marc Touati, directeur général de Global Equities, revient sur quelques idées reçues autour de la forte appréciation de l'euro par rapport au dollar après le franchissement de la barre des 1,5 dollar pour 1 euro.

1,60 dollar pour un euro en juillet 2008, 1,25 six mois plus tard et 1,50 dollar aujourd'hui. A l'évidence, l'euro/dollar aime les montagnes russes. Et ce, depuis des décennies (du moins si l'on remplace l'euro par l'écu avant 1999), puisque l'euro valait 0,83 dollar en 2001-2002, 1,18 en janvier 1999, ou encore 0,68 dollar en 1985. Face à de telles variations, très souvent non prévues par la grande majorité des prévisionnistes, ces derniers essaient de trouver des justifications ad hoc aux variations de change, quitte à dire tout et son contraire à quelques mois d'intervalle. Plutôt que de céder à cette tentation des justifications a posteriori, il nous paraît plus opportun de tordre le cou aux idées reçues que l'on entend actuellement pour justifier la baisse du dollar face à l'euro.

Idée reçue n°1 : l'appréciation de l'euro/dollar est due à la faiblesse de l'économie américaine. La réalité des chiffres est pourtant sans appel : le PIB de la zone euro va chuter d'environ 4 % cette année, contre une baisse de 2,2 % pour le PIB américain. De plus, selon les indicateurs avancés de l'activité (notamment les indicateurs des directeurs d'achat dans l'industrie et les services), la croissance américaine devrait rebondir à plus de 2 % dès le début 2010, contre 0,5 % pour la croissance de la zone euro. Autrement dit, si la faiblesse de la devise était due à la mollesse économique, l'euro devrait se déprécier bien plus que le dollar.

Idée reçue n°2 : la Banque centrale de Chine convertit ses réserves de change du dollar vers l'euro. Là aussi, la vérité est tout autre. Et pour cause : comment les Chinois pourraient-ils être aussi naïfs pour ne pas comprendre qu'une telle stratégie reviendrait à aggraver les risques de change et les coûts de transactions ? En effet, à quoi bon convertir ses dollars en euros pour ensuite reconvertir ses derniers pour réaliser des achats à l'étranger libellés en dollar (que ce soit sur les marchés des matières premières ou en matière d'investissements productifs, qui, à l'exception de ceux réalisés dans la zone euro, sont libellés en dollar) ? En revanche, il faut reconnaître que la Banque Centrale de Chine alimente la baisse du dollar en convertissant une très mince partie de ses 2273 milliards de dollars de réserves de change pour acheter de l'or.

Idée reçue n°3 : le pétrole va prochainement être facturé en DTS (droits de tirages spéciaux) ou dans un panier de devises. Là aussi que de décalage avec la réalité. Car, étant déjà particulièrement difficile de prévoir et de se couvrir contre les variations du baril libellé en une seule devise, comment sera-t-il possible de le faire avec un panier de devises ou avec des DTS, pour lesquels il n'existe pas de marché ?

Idée reçue n°4 : l'appréciation de l'euro/dollar n'est pas si coûteuse qu'on voudrait le croire pour la zone euro, comme le montre d'ailleurs la bonne tenue des exportations allemandes en dépit d'un euro fort. Si la résistance de ces dernières est un argument imparable, montrant que la qualité et la spécialisation des produits sont plus décisifs que le prix, il n'en demeure pas moins que la zone euro n'est pas l'Allemagne et qu'un euro trop fort retire des points à la croissance, y compris outre-Rhin. Et ce, par trois vecteurs principaux. Primo, le renchérissement des exportations. Secundo, la baisse des prix des produits importés qui réduit les parts de marchés des producteurs nationaux au profit des producteurs et distributeurs de la zone dollar. Tertio, la réduction des investissements en provenance des Etats-Unis et des pays de la zone dollar vers la zone euro et, réciproquement, l'augmentation des investissements from here to abroad (d'ici vers l'étranger). Autant d'évolutions qui grèvent le PIB et l'emploi.

Idée reçue n°5 : le bon niveau de l'euro est plus proche des deux dollars que de un. Admettre un tel résultat reviendrait à effacer le fait que la croissance structurelle est de 2,8 % aux Etats-Unis, contre 1,3 % dans la zone euro. Il reviendrait également à considérer que les niveaux de la parité des pouvoirs d'achat et du taux de change naturel dit Natrex (respectivement 1,10 et 1,25 dollar pour un euro au maximum) n'ont plus lieu d'être. Plus globalement, cette idée reçue oublie une chose simple : l'appréciation d'une devise doit refléter une force économique, sinon elle n'est que spéculative. En d'autres termes, ce n'est pas une devise chère qui assure une croissance forte, mais une croissance forte qui permet de supporter les coûts d'une devise chère.

C'est là que se situe le véritable problème d'un euro surévalué. Car, que ce dernier soit dû au différentiel de taux directeurs entre la Fed et la BCE (générant un mouvement de « carry trade » poussant l'euro à la hausse), passe encore. Que les Chinois alimentent la baisse du dollar par la vente d'une partie (très limitée) de leurs réserves en dollar pour acheter de l'or, on ne peut pas y faire grand chose. Ces deux arguments sont d'ailleurs les véritables causes de la baisse du dollar.

Mais que ces mouvements intempestifs de l'euro/dollar réduisent encore une croissance eurolandaise qui est d'ailleurs toujours négative est insupportable. C'est pourquoi, une fois que les marchés auront intégré ces paramètres, l'euro/dollar finira forcément par revenir vers un niveau plus juste, c'est-à-dire autour des 1,25 dollar pour un euro. Nous y étions il y à quelques mois, mais la politique monétaire de la BCE et le laisser-faire américain ont inversé la tendance. Au grand dam des entreprises et de la croissance de la zone euro, qui, une fois encore, seront donc les dindons de la farce de la reprise économique mondiale. Cela tombe bien, diront certainement nos amis Américains, c'est bientôt Thanksgiving...

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant