L'économie espagnole menacée d'une "décennie perdue"

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L'ESPAGNE POURRAIT PERDRE DIX ANS EN PERSISTANT DANS L'AUSTÉRITÉ
L'ESPAGNE POURRAIT PERDRE DIX ANS EN PERSISTANT DANS L'AUSTÉRITÉ

par Paul Day

MADRID (Reuters) - Régime maigre pour les ménages et les entreprises, coupes claires dans le budget de l'Etat et raréfaction du crédit bancaire pourraient se traduire pour l'Espagne par des années de stagnation économique, et la contraindre à demander, comme la Grèce, une aide internationale.

Contraint par l'Union européenne de réduire le déficit et de se plier aux nouveaux règles budgétaires, le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a promis que le projet de budget présenté vendredi serait "très, très austère".

Alors que l'économie espagnole est déjà au bord de sa deuxième récession en trois ans, que le chômage dépasse 22% et que les coûts des emprunts d'Etat remontent, certains économistes prédisent au pays une "décennie perdue" comme celle qu'a vécue le Japon dans les années 1990 et dont il ne s'est jamais vraiment remis.

D'autres, parmi lesquels le président du conseil italien, Mario Monti, jugent que l'Espagne pourrait entraîner l'ensemble de la zone euro dans une nouvelle crise grave.

"Nous avons signé un pacte suicidaire, en Europe, en acceptant que tout le monde fasse des économies", a déclaré Luis Garicano, économiste à la London School of Economics et directeur du cercle de réflexion espagnol Fedea. "L'Europe doit admettre que cela crée une spirale baissière qui ne rend service à personne."

L'économie espagnole, caractérisée par une dette publique de près de 70% du produit intérieur brut (PIB) et une dette privée parmi les plus élevées de la zone euro, représente plus de deux fois celles de l'Irlande, du Portugal et de la Grèce combinées, ce qui exclut que ses partenaires la laisse sombrer.

ASSÈCHEMENT DU CRÉDIT

Sur les marchés financiers, les coûts de financement de la dette espagnole ont certes reflué après avoir atteint l'an dernier leurs plus hauts niveaux depuis 14 ans, mais le regain d'inquiétude des dernières semaines s'est traduit par une remontée des écarts de rendement entre les obligations espagnoles et allemandes.

"Il y a un risque de voir l'Espagne obligée à terme de demander une aide financière pour pouvoir emprunter à des taux d'intérêt raisonnables", explique Ben May, de Capital Economics.

Le projet de budget du gouvernement Rajoy inclura au moins 35 milliards d'euros d'économies et de recettes nouvelles, parmi lesquelles un relèvement de certaines taxes ainsi que des réductions de salaires et d'effectifs dans la fonction publique.

Et le budget 2013 s'annonce tout aussi rigoureux.

Problème: la demande intérieure espagnole, l'un des moteurs de la croissance des années de vaches grasses avant la crise, n'est aujourd'hui plus au rendez-vous.

Le PIB du pays devrait se contracter de 1,7% cette année. De leur côté, les prix immobiliers ont chuté de 11,2% au quatrième trimestre de l'an dernier et certains prédisent 30% de baisse des prix supplémentaire. Le secteur de la construction, florissant pendant le boom immobilier, s'est effondré après 2008, ce qui s'est traduit par plusieurs millions de chômeurs supplémentaires.

Le taux de chômage en Espagne est ainsi deux fois supérieur à la moyenne de l'ensemble de l'Union européenne et il approche 50% chez les jeunes. Le royaume affiche en outre le rythme de développement de la pauvreté le plus élevé d'Europe.

VIRAGE POLITIQUE DANGEREUX

La situation des entreprises n'est guère plus enviable et même les secteurs les plus prometteurs coupent dans leurs effectifs, à l'instar du tourisme (11% du PIB environ), où le groupe Sol Melia a dû vendre des actifs fin 2011 pour réduire sa dette, malgré l'augmentation du nombre de visiteurs favorisée par le printemps arabe.

"A ce stade, en l'absence d'évolution significative des réservations au vu des premières réservations, nous préférons adopter une position attentiste, et d'autant plus si l'on prend en compte la situation de faiblesse du marché espagnol", a expliqué le directeur général du groupe, Gabriel Escarrer.

Le crédit bancaire, lui, est pratiquement au point mort. Le secteur financier, accaparé par un vaste mouvement de consolidation et de fusions, a reçu pour instruction du gouvernement de renforcer sa solidité financière en injectant 50 milliards d'euros dans ses bilans.

"Je ne m'attends à aucune croissance du crédit cette année: il ne va pas accélérer alors que l'économie ralentit", a déclaré un haut responsable du secteur.

Cet assèchement des prêts en Espagne touche aussi bien les grandes entreprises bien établies que les familles assez audacieuses pour solliciter un emprunt immobilier.

"Nous sommes l'une des entreprises espagnoles les plus solides mais les banques ne veulent tout simplement pas prêter", constate un cadre d'une entreprise de premier plan, qui a requis l'anonymat.

Son groupe parvient néanmoins à emprunter sur les marchés obligataires, qui restent évidemment inaccessibles aux entreprises de plus petite taille.

Pour certains économistes, la situation de l'Espagne est malheureusement comparable à celle du Japon dans les années 1990. A l'époque, le virage vers l'austérité opéré par Tokyo en 1997 alors que le secteur privé s'employait à se désendetter s'était traduit par cinq trimestres de contraction du PIB nippon et une envolée du déficit budgétaire.

"La récession durera beaucoup plus longtemps si le gouvernement continue d'insister sur la consolidation budgétaire au moment même où le secteur privé espagnol se désendette", explique Richard Koo, économiste du Nomura Research Institute à Tokyo.

"Il a fallu dix ans au Japon pour guérir de cette erreur politique. Je n'aimerais pas voir l'Espagne suivre le même chemin."

Marc Angrand pour le service français, édité par Jean Décotte

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