L'armée turque abat un avion russe à la frontière syrienne

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L'ARMÉE DE L'AIR TURQUE A ABATTU UN AVION DE CHASSE RUSSE
L'ARMÉE DE L'AIR TURQUE A ABATTU UN AVION DE CHASSE RUSSE

par Tulay Karadeniz et Maria Kiselyova

ANKARA/MOSCOU (Reuters) - L'armée de l'air turque a abattu mardi un chasseur-bombardier russe à proximité de la frontière syrienne après lui avoir adressé, affirme Ankara, une série d'avertissements pour violation de l'espace aérien. Moscou conteste cette version et prévient que cet incident aura de "graves conséquences".

C'est le premier événement de ce type depuis que deux coalitions distinctes opèrent dans le ciel syrien: celle mise en place à l'été 2014 par les Etats-Unis et celle que la Russie a déclenché le 30 septembre dernier en soutien au régime de son allié Bachar al Assad.

Jamais depuis les années 1950 les forces armées d'un pays de l'Otan, dont la Turquie occupe le flanc sud-est, n'avaient abattu un avion russe ou soviétique.

VERSIONS CONTRADICTOIRES

D'après la version d'Ankara, le Soukhoï SU-24 a été détruit en vol par deux chasseurs F-16 de l'armée de l'air turque après dix avertissements lancés en l'espace de cinq minutes pour violation de l'espace aérien. "Nos données montrent sans ambiguïté que l'espace aérien turc a été violé à de multiples reprises. Et ils l'ont violé en connaissance de cause", a dit à Reuters un haut responsable turc.

La chaîne de télévision turque Haberturk TV a montré le Soukhoï en flammes, chutant et s'écrasant dans une zone boisée du nord-est de la Syrie, en dégageant une colonne de fumée. Sur une vidéo de l'agence de presse turque Anatolie, on peut voir deux pilotes sautant en parachute.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a été informé de l'incident par le chef d'état-major de l'armée et le Premier ministre, Ahmet Davutoglu, a ordonné des consultations avec l'Otan ainsi qu'avec les Nations unies et les pays concernés, indiquent leurs services.

Selon la version russe, l'avion n'a jamais violé l'espace aérien turc.

Vladimir Poutine, cité par l'agence de presse RIA, a affirmé que le Soukhoï se trouvait au-dessus de la Syrie, à un kilomètre de la frontière turque, lorsqu'il a été abattu. Toujours selon le président russe, l'avion s'est écrasé à quatre kilomètres à l'intérieur du territoire syrien.

A Washington, le porte-parole de la coalition américaine, le colonel Steve Warren, a indiqué que les Etats-Unis n'avaient pas encore de certitudes sur l'ensemble des événements ayant conduit à la destruction de l'avion russe, à commencer par la localisation exacte de l'appareil au moment du déclenchement du tir. Il a dit que les Turcs avaient bien adressé dix avertissements aux pilotes russes.

Une autre source américaine a indiqué qu'il y avait eu une incursion de "quelques secondes" dans l'espace aérien turc.

INCERTITUDES SUR LE SORT DES PILOTES

Les deux pilotes ont réussi à s'éjecter de leur avion mais leur sort est incertain.

D'après un responsable gouvernemental turc, les deux pilotes sont considérés comme étant en vie et aux mains de rebelles de l'opposition syrienne. Les autorités travaillent à leur libération, ajoute-t-on de même source.

Une brigade de rebelles turkmènes opérant en Syrie a pourtant affirmé un peu plus tôt qu'elle les avait abattus après qu'ils se soient éjectés. "Nos camarades ont ouvert le feu et les ont abattus en l'air", a déclaré Alpaslan Celik, commandant adjoint de cette brigade opérant près de la localité frontalière de Yamadi, dans le nord-est syrien.

Plus tôt dans la journée, le porte-parole d'un groupe rebelle syrien avait annoncé, vidéo à l'appui, que l'un d'eux était mort après le crash.

La chaîne CNN Türk, citant des sources locales, a rapporté que l'un des pilotes était aux mains de combattants rebelles turkmènes du nord de la Syrie.

Des hélicoptères de l'armée russe ont décollé pour tenter de localiser et récupérer les pilotes, écrit l'agence de presse turque Dogan.

A Moscou, le ministère russe de la Défense n'a pas fourni d'informations définitives sur le sort des deux pilotes. "L'avion volait à une altitude de 6.000 mètres. Le sort des pilotes n'est pas encore déterminé avec certitude. Selon les premières informations, ils ont été en mesure de s'éjecter", a dit le ministère

QUELLES CONSÉQUENCES ?

Ce grave incident, quelle qu'en soit la version correcte, intervient alors que les puissances impliquées dans la recherche d'une solution politique à la crise en Syrie s'activent depuis plusieurs semaines, avec la tenue notamment fin octobre et il y a dix jours de deux réunions à Vienne.

Dans l'immédiat, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, qui était attendu ce mercredi en visite en Turquie pour discuter précisément du conflit syrien, a décidé d'annuler son déplacement. On ignore en revanche si le déplacement du président Erdogan, qui doit se rendre fin décembre en Russie pour des entretiens avec Vladimir Poutine, sera maintenu.

Le président russe, qui a dénoncé un "coup de poignard dans le dos de la Russie", a prévenu: "Nous analyserons naturellement tout ce qui s'est passé et les événements tragiques de la journée auront de graves conséquences pour les relations russo-turques."

Poutine a aussi évoqué au passage l'attitude de la Turquie face à la menace posée par l'organisation djihadiste Etat islamique (EI). "Nous avons établi depuis longtemps que d'importantes quantités de pétrole et de produits pétroliers en provenance de territoires capturés par l'Etat islamique arrivent sur le territoire turc", a-t-il dit au sujet d'une des principales sources de financement du "califat" proclamé par Abou Bakr al Baghdadi.

Les ambassadeurs des deux pays ont chacun été convoqués. L'Otan a organisé dans l'urgence une réunion de ses ambassadeurs ce mardi après-midi. "L'objectif de la Turquie est d'informer les alliés des événements de la matinée", a dit une porte-parole de l'Alliance Atlantique.

L'incident turco-syrien survient aussi alors qu'un enchaînement d'attentats revendiqués par l'EI, contre un avion charter russe le 31 octobre au-dessus du Sinaï puis à Paris et Saint-Denis, le 13 novembre, semblait esquisser une évolution des positions respectives dans la crise.

François Hollande, qui se trouvait mardi à Washington pour évoquer avec Barack Obama pour tenter de mettre sur pied une coalition unique contre l'EI, est attendu jeudi à Moscou dans le cadre de cette initiative. De source diplomatique française, on indique que l'incident russo-turc n'aura pas de répercussion sur cet agenda.

(avec Mehmet Emin Caliskan à Yamadi, Syrie, Humeyra Pamuk, Daren Butler, Melih Aslan et Asli Kandemir à Istanbul, Orhan Coskun à Ankara, Vladimir Soldatkin à Moscow, Tom Perry et Sylvia Westall à Beyrouth et Elizabeth Pineau à Paris; Jean-Stéphane Brosse, Eric Faye, Nicolas Delame et Henri-Pierre André pour le service français)

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