L'ancien régime tente de reprendre la main en Tunisie

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par Patrick Markey et Tarek Amara TUNIS, 19 décembre (Reuters) - A 88 ans, Béji Caïd Essebsi brigue dimanche la présidence de la Tunisie lors d'un second tour de scrutin qui l'oppose au chef de l'Etat sortant Moncef Marzouki, élu par l'Assemblée constituante à titre provisoire en décembre 2011. Essebsi fut ministre dans le gouvernement d'Habib Bourguiba qui prit les rênes du pays en 1957 après l'indépendance négociée avec la France et les conserva pendant trente années. Si dans un coin de son bureau trône un buste de l'ancien leader historique, Essebsi ne peut guère compter sur son passé glorieux pour convaincre les électeurs. Il doit surtout gommer le souvenir de son engagement dans le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Ben Ali après le coup d'Etat de novembre 1987 et son passage à la présidence de la chambre des députés entre 1990 et 1991. Après cela, il s'était retiré de la vie politique. Le second tour de la présidentielle dimanche illustre le lent cheminement de la Tunisie sur le chemin de la transition démocratique et l'ouverture d'un nouveau chapitre politique après la fuite de Zine ben Ali en Arabie saoudite. Le parti laïque d'Essebsi est arrivé en tête des élections législatives en octobre et son face à face avec Marzouki, militant des droits de l'homme, pose la question d'un retour des membres de l'ancien régime dans le jeu politique. Accepter ce retour est présenté par certains comme le compromis nécessaire pour sauver la transition démocratique et éviter de sombrer dans l'anarchie à l'image de la Libye ou de connaître une reprise en main militaire comme en Egypte. Lors du premier tour, Essebsi a rassemblé 39% des suffrages contre 33% à Marzouki et a pris soin de marquer sa distance avec les abus et la corruption qui régnaient sous Ben Ali. Il a surtout fait campagne sur son expérience politique et sa connaissance de l'appareil d'Etat après trois années d'instabilité consécutive à la "révolution de jasmin". "Les gens pensent réellement qu'à mon âge je vais m'emparer de tous les pouvoirs ? Je serai le président de tous les Tunisiens", expliquait-il lors de la campagne. "Tout ce que je souhaite est de rétablir le prestige de l'Etat." COMPROMIS Plaisantant fréquemment sur la question de son âge, Essebsi s'est attaché à inscrire son programme politique dans l'héritage de Bourguiba renversé par Ben Ali et assigné à résidence jusqu'à son décès. Bourguiba a régné sur la Tunisie de 1957 à 1987 suivant un système de parti unique mais il demeure dans l'opinion comme le fondateur d'un Etat d'orientation laïque, soucieux de l'éducation, du droit des femmes et du développement économique. Quand il évoque son adversaire, Moncef Marzouki le replace toujours dans le contexte de la période Ben Ali et brandit le risque d'une remise en cause des changements apportés par la révolution de 2011. "Essebsi n'est pas un démocrate. Il ne sait pas ce qu'est la démocratie", affirmait-il récemment dans un discours. S'il remporte le second tour dimanche, Essebsi va devoir s'attaquer à d'importants défis économiques et politiques: une insurrection islamique qui n'est pas totalement jugulée et des mesures d'austérité pour réduire le déficit budgétaire. Son parti Nidaa Tounes dispose de 85 des 217 sièges du parlement contre 69 élus pour le parti islamiste Ennahda. Des alliances seront nécessaires avec d'autres formations pour choisir un Premier ministre et constituer un gouvernement. La conséquence de cette absence de majorité est que "le prochain gouvernement sera largement inefficace et incapable de mettre en oeuvre une quelconque réforme économique", estime Riccardo Fabiani, analyste chez Eurasia Group. Mardi marquait le quatrième anniversaire de la mort de Mohamed Bouazizi, un jeune marchand de primeurs qui s'était immolé par le feu en signe de protestation et dont le geste avait déclenché les premières manifestations anti-Ben Ali. "Nous avons payé la révolution au prix fort et quatre ans plus tard, l'ancien régime est de retour avec un nouveau visage et un discours démocratique", se lamente Ali Makki dont le frère fut abattu lors des émeutes. "On va continuer à se battre pour les libertés que nous avons gagnées." (Pierre Sérisier pour le service français)

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