L'alimentation centrée sur la santé, une stratégie contraignante

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par Noëlle Mennella

PARIS (Reuters) - L'alimentation focalisée sur la santé est un axe stratégique majeur pour les grands industriels de l'agroalimentaire, mais leurs ambitions sont freinées par des réglementations de plus en plus contraignantes et des consommateurs plus méfiants face à une offre souvent onéreuse, estiment des analystes.

Les grands acteurs du secteur comme Danone, Nestlé ou Unilever devraient néanmoins continuer à investir dans ces aliments dont la marge opérationnelle est bien supérieure à celle des denrées ordinaires, disent-ils.

La taxation de la "malbouffe" rend cette stratégie d'autant plus pertinente. Le Danemark vient d'introduire un impôt sur les produits contenant des graisses saturées et la France veut introduire une taxe sur les boissons sucrées.

Le marché mondial des "alicaments", censés apporter un bienfait aux consommateurs souffrant de diabète ou encore d'obésité, est estimé à 150 milliards de dollars.

"La filière alimentaire ne peut plus négliger la tendance au nutrionnellement correct. C'est un enjeu important compte tenu du vieillissement de la population et de l'augmentation des pathologies comme le diabète dans les pays développés", commente Isabelle Senand, directrice d'études chez Xerfi.

Mais, ajoute-t-elle, "compte tenu de la réglementation, les industriels réfléchissent à deux fois avant de se lancer".

Un analyste, sous couvert d'anonymat, considère quant à lui que ce positionnement "est une condition de pérennité, et non plus une niche de marché". Mais, ajoute-t-il, "les groupes industriels sont de plus en plus prudents car l'inflation des promesses a conduit à un durcissement de la réglementation."

90% DES DOSSIERS REJETÉS

Les yaourts au bifidus, les produits laitiers enrichis en calcium et en oméga 3, ou encore les aliments estampillés "faibles en graisses", "sans sucre ajouté" ou "riche en fibres" font l'objet d'un strict contrôle de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) qui veille à ce que les bienfaits avancés par les industriels soient justifiés scientifiquement.

Danone, qui se targue de vouloir "apporter la santé par la nutrition ", avait connu un cuisant échec en 2009 avec le yaourt Essensis qui devait "nourrir la peau de l'intérieur". De son côté, Nestlé a dû il y a quelques jours retirer sa boisson Nesfluid après seulement un an de commercialisation.

L'Actimel de Danone ne peut plus afficher qu'il "renforce l'organisme" et l'Activia qu'il "aide à réguler le transit en 15 jours". Le régulateur européen a cependant donné son aval à Danacol "qui réduit le cholestérol" ou Densia et Petit Gervais "qui aident à maintenir la densité osseuse".

A l'Association nationale des industries agroalimentaires, Cécile Rauzy, chef de projet qualité-nutrition, déplore que les exigences de l'EFSA repose sur des critères "qui ne sont pas forcément du domaine de la nutrition mais plutôt de la pharmacie", ce qui risque "de freiner la recherche en nutrition".

Sur les 2.758 allégations évaluées entre 2008 et 2011, l'EFSA a rendu 90% d'avis négatifs. Elle a notamment rejeté toutes celles concernant les fibres car, jugeant que leurs bienfaits sur le transit intestinal n'avaient pas été démontrés.

Le règlement européen sur l'information du consommateur, adopté la semaine dernière et qui sera publié d'ici la fin 2011, imposera un étiquetage nutritionnel à toutes les entreprises.

"C'est un changement majeur car sur les 10.000 entreprises que compte l'industrie agroalimentaire française, 95% sont des PME dont beaucoup n'ont jamais fait d'étiquetage ni d'analyse nutritionnelle", affirme Cécile Rauzy.

STRATÉGIE DE CONTOURNEMENT

De plus à partir de 2012, toutes les allégations santé devront être soumises aux autorités sanitaires françaises, puis à l'EFSA dont l'avis devra être validé par la Commission européenne avant d'être publié sur un registre des allégations santé autorisées. C'est seulement après que l'entreprise pourra s'en prévaloir.

Pour Cécile Rauzy, cette procédure très longue pourrait conduire "l'ensemble des petites entreprises, mais aussi des grands groupes, à s'interroger sur une réorientation de leur recherche". De fait, peu d'innovations majeures sont arrivées récemment dans les linéaires des distributeurs, les groupes agroalimentaires contournant les obstacles en proposant des produits naturels sans colorants ou sans additifs artificiels.

Francis Prêtre, analyste chez CM-CIC Securities, considère pourtant que "le consommateur est prêt à payer plus cher un aliment réellement bénéfique pour sa santé dans les pays matures comme dans les émergents".

Avec des marges de 13% à 18% que lui assure un alicament, contre 12% pour un produit ordinaire, une entreprise marginalise complètement l'impact de la hausse du coût de ses matières premières, poursuit cet analyste.

Afin de pouvoir se développer sur ce marché, les acteurs du secteur segmente leurs activités ou réalisent des acquisitions.

Ainsi, Danone a créé une division "Nutrition Médicale". Nestlé a lui lancé l'an dernier une division spécialisée dans la santé englobant à la fois les activités dans la nutrition des bébés et des malades et Jenny Craig, sa filiale concurrente de Weight Watchers. Sans complexe, le groupe suisse s'est dans la foulée offert les pizzas surgelées de Kraft Foods pour 3,7 milliards de dollars.

Dans le même temps, 51% du capital de Yoplait ont été acquis pour 1,2 milliard d'euros par l'américain General Mills, tandis que PepsiCo s'est offert le groupe russe de produits laitiers et de jus de fruits Wimm-Bill-Dann pour 4,1 milliards d'euros.

Edité par Dominique Rodriguez

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