L'Afrique australe relance le débat sur le commerce de l'ivoire

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DES PAYS DEMANDENT LA LEVÉE DE L'INTERDICTION DU COMMERCE DE L'IVOIRE
DES PAYS DEMANDENT LA LEVÉE DE L'INTERDICTION DU COMMERCE DE L'IVOIRE

par Ed Stoddard

PARC NATIONAL KRUGER, Afrique du Sud (Reuters) - L'immense Parc national Kruger, joyau du tourisme sud-africain, est jonché de troncs d'arbres déracinés dont l'écorce a été arrachée par la population croissante d'éléphants, un des animaux les plus fréquemment vus dans la réserve.

Si l'avenir des éléphants est menacé par les braconniers qui convoitent l'ivoire de leurs défenses sur une grande partie du continent, ce n'est pas encore le cas dans les pays d'Afrique australe où ils ont bénéficié des politiques de conservation et vivent parfois dans des lieux peu accessibles.

Dans certains pays, leur nombre est si élevé que les plus grands mammifères du monde sortent des parcs et causent des dégâts importants aux cultures, fragilisant davantage les paysans pauvres, dévastant les forêts et menaçant la survie d'autres espèces.

C'est la raison invoquée par le Zimbabwe et la Namibie pour demander la levée de l'interdiction du commerce international de l'ivoire, arguant du fait qu'ils pourront ainsi financer leurs efforts de conservation et dédommager les populations riveraines des parcs.

Ces deux pays demandent à pouvoir vendre l'ivoire confisqué aux braconniers et contrebandiers ou collecté sur les animaux morts naturellement, dont le commerce est totalement interdit depuis 1989.

La question, très polémique, sera au coeur de la prochaine conférence de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d'extinction), du 24 septembre au 5 octobre à Johannesburg.

"Les éléphants représentent une lourde responsabilité et un coût économique pour les communautés rurales, qui souffrent des récoltes détruites, d'autres dégâts, et de la perte de vies humaines", dit la proposition namibienne, où le nombre de pachydermes est passé de 7.500 à 20.000 en 20 ans.

Le Zimbabwe, qui dit avoir 80.000 éléphants et évalue la valeur des 70 tonnes d'ivoire qu'il a en stock à 35 millions de dollars, explique pour sa part ne pas avoir le choix en raison d'une profonde crise économique encore aggravée ces dernières années par la sécheresse qui sévit dans la région.

LUTTER CONTRE LE BRACONNAGE

Cette demande est loin de faire l'unanimité car dans les années 2000, la CITES a déjà autorisé la Namibie, le Zimbabwe, l'Afrique du Sud et le Botswana à vendre leurs stocks d'ivoire à la Chine et au Japon, ce qui a eu pour effet, selon de nombreux experts, de relancer le braconnage alors qu'il avait enfin été jugulé après le gigantesque massacre des années 1980.

Les adversaires du projet redoutent qu'il ait des conséquences similaires à l'heure où 20.000 éléphants sont tués chaque année sur le continent, et au moment où de gros efforts diplomatiques sont faits pour convaincre la Chine et les autres pays asiatiques de lutter plus efficacement contre le trafic.

Pour faire avancer cette cause, plusieurs pays, dont le Kenya et le Gabon mais aussi la France ou les Etats-Unis, ont récemment brûlé leurs stocks de défenses et interdit le commerce intérieur de l'ivoire.

Outre la survie de l'éléphant en tant que telle, ces pays soulignent que le braconnage à grande échelle, orchestré par de puissants réseaux criminels internationaux, permet aux groupes terroristes et autres mouvements de guérillas de financer leurs activités, alimentant la violence et la corruption en Afrique.

Pour obtenir la levée de l'interdiction, le Zimbabwe et la Namibie doivent obtenir le soutien de deux-tiers des 183 pays membres de la CITES, ce qui semble difficile, d'autant que le Botswana qui avait bénéficié de la précédente mesure a annoncé qu'il y était cette fois opposé.

"Ce n'est pas parce que nous nous en sortons bien que nous devons être égoïstes", a expliqué le président botswanais Ian Khama, en référence aux pays d'Afrique centrale et orientale frappés de plein fouet par le braconnage.

A l'inverse, l'Afrique du Sud, qui entretient une position ambiguë sur le sujet, comme sur celui, tout aussi controversé, de la légalisation du commerce des cornes de rhinocéros, a souhaité que les pays d'Afrique australe présentent un "front uni" à Johannesburg.

"Il faut penser aux communautés qui portent le poids de la vie avec ces animaux, leurs écosystèmes sont dégradés et ils perdent en sécurité alimentaire et en pâturages", a plaidé la ministre sud-africaine de l'Environnement, Edna Molewa, dont le pays n'est pas directement concerné par ces problèmes car les parcs y sont clôturés.

L'Afrique du Sud et le Zimbabwe autorisent par ailleurs la chasse à l'éléphant, comme celle d'autres animaux menacés, et permettent aux chasseurs d'emporter les défenses comme trophée, une activité lucrative à laquelle ils n'entendent pas renoncer.

30% D'ÉLÉPHANTS EN MOINS EN 7 ANS

Si la population de pachydermes est stabilisée en Afrique australe, il n'en va pas de même sur le reste du continent.

Selon une étude menée par l'ONG Elephants Without Borders, le nombre d'éléphants de savane a chuté de 30% entre 2007 et 2014 pour tomber à environ 350.000 unités.

En Afrique centrale, la situation est encore plus critique pour les quelque 70.000 éléphants de forêt, auxquels il faudrait un siècle pour se remettre du braconnage actuel en raison de leur faible taux de natalité.

Pour la plupart des scientifiques, les dégâts provoqués par les éléphants sont en outre largement exagérés par les partisans de la légalisation du commerce de l'ivoire.

A l'inverse, disent-ils, la présence de ces géants est cruciale pour la préservation d'écosystèmes en bonne santé, grâce à leurs excréments qui favorisent la dispersion des graines et des fertilisants, et aux arbres abattus qui limitent la transformation de la savane en forêt et fournissent abris et nourriture à de nombreuses autres espèces.

"Les éléphants sont un élément clé de la biodiversité", résume Sam Ferreira, zoologue au Parc national Kruger.

Depuis que les autorités du parc ont renoncé en 1994 à la politique qui consistait à tuer les éléphants "en surnombre", ceux-ci sont passés d'environ 8.000 à 17.000 sans qu'aucune autre espèce ne souffre de leurs énormes besoins en eau et en nourriture, assure-t-il.

Le constat est identique dans le parc Chobe, au Botswana, où il ne restait que 30 éléphants en 1930 et où leur nombre est aujourd'hui estimé à 130.000, une hausse spectaculaire qui s'est accompagnée de celle de toutes les autres espèces, notamment des antilopes favorisant un habitat plus clairsemé et par ricochet de leurs prédateurs comme les lions.

En revanche, tout les experts reconnaissent que les éléphants créent de nombreux conflits avec les populations humaines en Namibie et au Zimbabwe. Mais disent-ils, cela ne justifie pas que ces pays bénéficient d'un traitement faveur au détriment de tous les autres.

(Tangi Salaün pour le service français, édité par Henri-Pierre André)

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