L'affaire des "biens mal acquis" africains prend de l'ampleur

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par Thierry Lévêque

PARIS (Reuters) - L'enquête judiciaire sur le patrimoine en France de plusieurs dirigeants africains, qui suscite de fortes tensions diplomatiques, prend de l'ampleur avec de nouvelles révélations et un développement probable des investigations.

Un livre des journalistes Xavier Harel et Thomas Hofnung sorti cette semaine, "Le scandale des biens mal acquis", apporte de nouveaux éléments, dont un témoignage faisant état, sans preuves matérielles, d'un financement frauduleux de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 par de l'argent gabonais.

Malgré l'opposition constante du parquet de Paris, des découvertes policières récentes et de nouveaux éléments transmis aux deux juges d'instruction saisis fin 2010 grâce à un arrêt historique de la Cour de cassation vont probablement conduire à une extension du champ des investigations.

La procédure vise les biens détenus en France par les familles des chefs d'Etats Ali Bongo (Gabon), Denis Sassou N'Guesso (Congo-Brazzavile) et Teodoro Obiang (Guinée équatoriale), suspectés d'avoir dérobé l'argent public.

Dans un entretien à Reuters, Daniel Lebègue, président de l'organisation anti-corruption Transparency France, qui est à l'origine de la procédure, estime que, malgré l'immunité pénale coutumière accordée aux chefs d'Etats en exercice, cette enquête débouchera un jour sur des changements concrets.

"Je suis convaincu que ces faits ne resteront pas impunis. Un jour ou l'autre, les dirigeants concernés, leurs successeurs, leurs ayant-droits, auront des comptes à rendre. Un gouvernement voudra remettre la main sur les fonds publics détournés. La brèche est ouverte et ne va pas se refermer", a-t-il dit.

Par l'intermédiaire de leurs avocats, les dirigeants des pays concernés contestent les accusations d'enrichissement frauduleux et estiment que l'enquête est illégale car elle viole la souveraineté de leurs pays.

Une première enquête en 2007 avait recensé 39 propriétés immobilières de luxe et 70 comptes bancaires détenus par la famille Bongo et ses proches, 24 propriétés et 112 comptes bancaires pour la famille Sassou N'Guesso, ainsi que des limousines de luxe achetées par la famille Obiang.

IMMEUBLES, COMPTES, VOITURES, COSTUMES

Une note des Douanes transmise aux juges a ensuite montré que Teorodin Obiang, le fils du président équato-guinéen, avait affrété en 2009 un avion ayant fait escale en France avec à son bord 26 voitures de luxe, dont sept Ferrari et cinq Bentley.

Certaines de ces voitures ont été saisies par la justice à Paris fin septembre. Tracfin, la cellule anti-blanchiment du ministère de l'Economie, a par ailleurs informé la justice que Teodorin Obiang avait dépensé 18 millions d'euros lors de la vente aux enchères de la collection d'Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé en mars 2009.

Le parquet refusant de poursuivre, une nouvelle plainte a été déposée sur ces faits, ce qui devrait permettre aux juges de se saisir de ces faits. L'ancien président du Gabon et sa famille ont par ailleurs dépensé des centaines de milliers d'euros en espèces pour l'achat de costumes. .

Le postulat de l'enquête est qu'il est impossible que les chefs d'Etats détiennent de telles richesses sans avoir détourné des fonds publics.

Le livre "Le scandale des biens mal acquis" estime que les gouvernements français successifs ont fermé les yeux sur ces faits en raison des positions prises par Total dans ces pays, et du fait du soutien financier dont ils auraient bénéficié de ces dirigeants africains pour leurs campagnes.

L'ancien directeur adjoint du cabinet du président Omar Bongo, Mike Jocktane, explique aux auteurs du livre sur les biens mal acquis que les supposées remises d'argent en espèces racontées dans les médias en septembre par l'avocat Robert Bourgi, se sont prolongées sous Nicolas Sarkozy.

L'Elysée n'a pas souhaité faire de commentaire.

Après l'échec de leurs démarches pour faire capoter l'enquête, et l'échec d'un procès en diffamation en France intenté par Teodorin Obiang, les dirigeants africains concernés montrent des signes de nervosité.

Ainsi, la Guinée équatoriale a nommé Teodorin Obiang diplomate à l'Unesco en octobre dernier, ce qui lui confère une immunité. Le président de Transparency Daniel Lebègue juge probable que les juges français demanderont prochainement l'aide judiciaire des pays concernés.

Edité par Yves Clarisse

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