Jubilé sur fond de crise pour les hypermarchés

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L'HYPERMARCHÉ A 50 ANS
L'HYPERMARCHÉ A 50 ANS

par Marc Joanny

PARIS (Reuters) - Innovation française, l'hypermarché fête ce week-end ses cinquante ans sur fond de consommation durablement en berne qui rebat les cartes d'un secteur de la distribution confronté à des ménages aux attentes nouvelles et à la montée du e-commerce.

Le 15 juin 1963, Carrefour ouvrait à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans la banlieue sud de Paris, le premier hyper, faisant basculer le commerce dans l'ère industrielle en associant de manière inédite un supermarché alimentaire et un vaste assortiment non-alimentaire en libre-service sur une surface d'au moins 2.500 m2 et dans les faits de près de 5.500 m2.

Les 1.936 hypermarchés répartis sur le territoire français, qui réalisent 87 milliards d'euros de chiffre d'affaires, ont fait le succès des grands groupes de distribution nationaux, Carrefour en tête, mais aussi Casino, Auchan ou encore les coopératives comme Leclerc et Intermarché.

Mais, le modèle, dont les premiers signes d'essoufflement remontent à la fin des années 90, est confronté à une remise en cause profonde.

La consommation, traditionnel moteur de la croissance française, connaît une panne durable. Les dépenses de consommation des ménages ont baissé en volume en 2012 malgré la baisse du taux d'épargne, reculant de 0,4%, selon les données de l'Insee. Elles ont toutefois progressé de 1,9% en valeur à 1.129,8 milliards d'euros, dont 173,4 milliards pour l'alimentation et les boissons.

Il s'agit du second recul en volume depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale après celui de 1993 (-0,2%). Mais les dépenses stagnent en fait depuis 2007 et les perspectives ne sont pas bonnes.

La dégradation du pouvoir d'achat devrait connaître une pause au premier semestre mais elle repartira de plus belle en fin d'année quand les nouvelles hausses d'impôts s'ajouteront aux effets de la montée du chômage et de la modération salariale. Autant de vents contraires que la modération de l'inflation ne parviendra pas à contrer.

SURCONSOMMATION ET GASPILLAGE

Symbole de l'accès pour tous à la félicité de la consommation en pleine phase d'expansion, l'hypermarché n'apparaît plus en phase avec ces temps de vaches maigres.

"Le gigantisme de l'hyper et l'abondance qu'il met en scène tendent aujourd'hui à être associés à la surconsommation et au gaspillage", relève Philippe Moati, co-président de l'Observatoire société et Consommation (ObSoCo) dans une note consacrée à la crise de l'hypermarché.

"L'hyper souffre également de la transformation des imaginaires de consommation", ajoute-t-il.

Certes, les prix bas, point fort des hypers, gardent tout leur sens en période de crise, mais "les Français sont de plus en plus nombreux à exprimer à travers leurs achats leur adhésion à des valeurs en faisant un petit geste pour l'environnement, pour l'emploi ou pour la vitalité du territoire".

Les hypers ont aussi été confrontés à la montée d'offres commerciales visant à répondre à des segments de demandes spécifiques comme le hard discount pour les clients particulièrement sensibles au prix ou les magasins "bio".

S'ils n'ont cessé de gagner des parts de marché pendant près de quarante ans, passant de 4% du commerce de détail en 1970 jusqu'à 20% à la fin des années 90 selon l'Insee, la dynamique s'était enrayée dès le début des années 2000 et ils enregistrent depuis une érosion lente mais régulière, en particulier dans le non-alimentaire. En 2011, toujours selon l'Insee, leur part de marché n'était plus que de 18,2%.

Les hyper sont toutefois loin d'être les seuls à souffrir et le commerce spécialisé, en particulier en centre ville, est frappé de plein fouet.

"Sur les quatre premiers mois de l'année, l'activité du commerce spécialisé a reculé de 2,1% par rapport à la période correspondante de 2012 qui avait elle-même accusé un repli de 0,5%, selon les données compilées auprès d'un échantillon représentatif par Procos, l'organisation professionnelle du secteur.

L'année 2012 est la première année où le commerce n'a pas été créateur d'emplois" constate d'ailleurs Jean-Luc Bret, président de Procos et de la chaîne de restauration rapide La Croissanterie.

Procos table sur un recul compris entre 0 et 5% au premier semestre selon les domaines hors effet e-commerce avec des chutes à deux chiffres notamment dans le textile-habillement et la chaussure, pénalisés par une météo "exécrable".

Procos constate aussi une augmentation tendancielle depuis 10 ans de la vacance commerciale, aussi bien dans les centres villes que dans les centres commerciaux en périphérie urbaine.

LE DRIVE: UNE FUITE EN AVANT?

Si la conjoncture et les changements des attentes des consommateurs s'imposent à eux, les grands groupes de distribution sont en revanche à l'origine de la principale menace pesant sur leur position dans l'alimentaire avec le "drive".

Introduit par Auchan en 2004, il permet aux consommateurs de réaliser leurs achats sur internet et de les récupérer préparés et emballés dans un entrepôt accolé ou non à un magasin.

Alors que l'e-commerce peinait à rencontrer son public dans l'alimentaire en raison notamment du coût de la livraison, le "drive" a connu un développement exponentiel.

Les consommateurs en ont vite vu les avantages: gain de temps, moindres tentations d'achats superflus, plus de charges lourdes à porter et gratuité du service.

Les distributeurs y ont aussi trouvé leur compte. "Sur un marché de la grande distribution mature où la concurrence se cristallise sur les prix, le drive reste un des derniers leviers de croissance pour les enseignes, croissance facilitée par une réglementation favorable" au moins jusqu'à présent, note Alexandre Boulègue, directeur d'étude à l'institut Xerfi.

Les "drive" ne sont en effet pas assujettis à la taxe sur les surfaces commerciales et leur construction n'exige pas d'autorisation spécifique, même si le gouvernement envisage d'encadrer leur expansion.

"Tous les acteurs se sont lancés dans une véritable course à l'armement avec pour objectif d'occuper rapidement le terrain et de ne pas se laisser distancer par ses concurrents", constate Alexandre Boulègue.

La France compte aujourd'hui plus de 1.600 drive sur tout le territoire, soit presque autant que d'hypermarchés, le parc ayant doublé depuis décembre 2011.

"Entre les coûts liés à la logistique, à la mobilisation du personnel et au temps de préparation des commandes, le modèle économique du drive est particulièrement tendu et les enseignes ne pourront pas éternellement privilégier la croissance de leur parc de drive au détriment de sa rentabilité", prévient toutefois Alexandre Boulègue.

Edité par Yves Clarisse

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